Chroniques locales du temps jadis – 1851 – L’aventure au grand large avortée d’un vicaire de Pénestin

Il arrive parfois que les événements ne se passent pas comme on le désirerait, telle l’opportunité qui se présenta en début 1851 à l’Abbé Jean-Marie Janvier, à l’époque Vicaire à Pénestin. Alors âgé de 37 ans et précédemment dans les mêmes fonctions à la Cathédrale de Vannes, il avait été nommé à Pénestin au début novembre 1849, son prédécesseur en ce même lieu, l’Abbé Mouillard, le remplaçant à Vannes. La commune était alors sous la mandature de M. Marie Agathon Adolphe Priour de Boceret.

En janvier 1851,le Ministre de la Marine et des Colonies alors en poste s’adressait à Monseigneur Charles-Jean de la Motte de Broons de Vauvert, Évêque de Vannes, pour qu’il lui désigne un prêtre relevant de son diocèse afin d’embarquer comme aumônier sur un navire alors en préparation d’armement au port de Lorient.



Jean-Etienne Théodore Ducos,
Ministre de la Marine et des Colonies du 9 au 24 janvier 1851

Outre l’heureuse influence morale et spirituelle que ne pouvait qu’avoir sur les officiers et matelots d’équipage la présence d’un aumônier à bord d’un vaisseau, cela représentait aussi pour l’ecclésiastique désigné des avantages non négligeables, dont financiers, et une considération assurée. L’ayant eu à son service à la cathédrale de Vannes et ne doutant pas que son subordonné était digne en tous points de cette mission de confiance, l’Évêque avait ainsi proposé le nom de l’Abbé Janvier.

Une courte confusion sur son futur embarquement allait alors se produire, relayée dans la presse, deux bateaux étant en effet en ce début d’année en attente à Lorient d’un prochain départ. C’est ainsi que le 16 février on l’annonçait sur le steamer « Cassini » commandé par M. Robinet de Plas, ancien chef de Cabinet de l’Amiral Joseph Romain-Desfossés (et Ministre de la Marine jusqu’au 3 janvier 1851). Ayant pour destination finale le port de Macao (Chine), le « Cassini » devait accueillir à son bord et convoyer vers leurs destinations toute une communauté religieuse dont deux éminentes personnalités, Mgr Florian Jules Félix Desprez, nommé en juin 1850 par le Pape Pie IX premier Évêque de Bourbon (diocèse de Saint Denis-de-la-Réunion), accompagné de ses vicaires et de sœurs hospitalières, et Mgr Vérolles, Évêque de Colombia et vicaire apostolique de Mandchourie. Sans compter un chargement pécuniaire d’un million de francs en numéraire.  

Trois jours plus tard (le 19) – sachant aussi qu’un jeune prêtre de Paris, l’Abbé Cambier, avait été affecté à cette fin sur le « Cassini » – un rectificatif annonçait que notre vicaire pénestinois allait en fait assurer la fonction d’aumônier à bord de l’un des fleurons de la flotte française, la frégate « La Pénélope », également en cours d’armement pour un voyage vers le Pacifique. Son commandant, le Capitaine de vaisseau Marie Joseph Alphonse Odet-Pellion venait d’ailleurs d’être précisément nommé par décret du 3 décembre 1850 du Président de la République Louis-Napoléon Bonaparte au commandement de la station des côtes occidentales d’Amérique. L’embarquement était d’autant plus prestigieux qu’allait sur l’instant s’ajouter un certain mystère autour de ce voyage avec l’annonce d’une récente réception à l’Elysée d’un certain Capitaine de vaisseau Favin-Lévêque, arrivé le 25 mars à Lorient en attente d’embarquer sur « La Pénélope », et dont une mission pressentie à la Plata (Argentine) ne pouvait être évidemment que secrète et même susceptible de modifier quelque peu la destination du vaisseau.


La frégate « La Pénélope » par François Roux

Tout semblait donc aller pour le mieux pour l’Abbé Janvier d’autant que l’Évêque de Vannes avait dans le même temps déjà désigné son successeur pour Pénestin d’abord présenté comme le jeune Abbé Théraud nommé en fait à Plumelec. C’est finalement un autre jeune prêtre, l’Abbé Rouxel, qui se voyait confier la tâche.

Allait s’ensuivre une certaine confusion dont la presse ne livra que des bribes mais apparemment liée aux successions éphémères au poste de Ministre de la Marine et des Colonies  en ce début 1851 : l’Amiral Romain-Desfossés jusqu’au 3 janvier 1851 avait été suivi du 9 au 24 par Jean-Etienne Théodore Ducos, auquel succédait ce 24 janvier le contre-amiral Auguste-Nicolas Vaillant, lui-même remplacé le 10 avril par Justin Napoléon Prosper de Chasseloup-Laubat… ! Ce qui ne pouvait que rendre aléatoire le peu de décisions que chacun avait le temps de prendre en fonctions.

Toujours est-il que « Le Lorientais » du 13 mars indiquait qu’après nomination de l’Abbé Janvier comme aumônier de la frégate, « quelques difficultés » empêchaientl’ecclésiastique « d’accepter ce poste ». « La Concorde du Morbihan » du 16 serait plus explicite en rapportant que le Ministre de la Marine (sans doute Th.Ducos) avait d’abord promis d’assimiler l’aumônier au rang de Lieutenant de vaisseau – sous-entendant avec les émoluments correspondants -, puis que cette première intention avait été modifiée (par le contre-amiral Vaillant ?), ce revirement effectivement pénalisant pour son Abbé, voire déshonorant, ayant entraîné la suspension d’embarquement de Jean-Marie Janvier par l’Évêque, puis son annulation.

La « Pénélope » se retrouvant sans aumônier à peu de jours du départ, un confrère de l’ecclésiastique pénestinois,  l’Abbé Nicolas, à cette époque aumônier de l’hôpital de Lorient, se portait alors volontaire auprès de l’Évêque de Vannes qui, quelque peu soulagé de la chose, allait lui répondre par cette courte missive  :

« Vannes le 11 mars 1851.

Je viens, mon bon abbé Nicolas, de recevoir votre lettre.  Je vous remercie comme évêque, et comme évêque dévoué à nos bons marins, de ce que vous faites. Dieu vous en bénira, et, quant à moi, je ne l’oublierai jamais. Vous trouverez ci-inclus vos pouvoirs. Recevez encore la bénédiction de votre vieux père ; il dira pour vous demain la sainte messe. Ses prières vous suivront partout. (signé) Ch. Ev. de Vannes  ».

« Poli, affable et instruit, il sera bien accueilli de l’état-major qui sera sensible à son dévouement tout spontané ; simple et bon il se fera aimer de l’équipage », concluait le « Lorientais » dans son édition du 13 mars annonçant la nouvelle. Est-ce à dire que l’Abbé Janvier n’aurait pas répondu à tous ces critères ou fut-ce sans doute plus simplement un aimable commentaire de circonstance ?

Début avril 1851, l’affaire étant entendue et « La Pénélope » partie, l’Abbé Janvier reprenait donc son poste de Vicaire à Pénestin tandis que son éphémère successeur, le jeune Abbé Rouxel, se voyait, lui, nommé aux Fougerets.


L’église de Pénestin  du temps de Jean-Marie Janvier

L’Abbé Janvier regretta-t-il de n’avoir pu quitter les rivages de Pénestin pour voguer vers les mers lointaines ? Nul ne saurait le dire, mais on peut aisément le supposer. Il allait demeurer à Pénestin encore presque une année avant que Mgr de Broons de Vauvert ne le remplace, en mars 1852, par l’Abbé Beuve-Méry, vicaire à Muzillac, et ne l’envoie cette fois « dans les terres », à Josselin.

Et pendant ce temps-là qu’était-il advenu des deux navires pressentis à embarquement à l’Abbé et finalement avortés ? Le voyage de « La Pénélope » vers les côtes occidentales d’Amérique n’allait pas s’avérer de tout repos. Parti le 3 avril de Lorient pour l’Atlantique Sud, le voilier allait connaître, après la perte d’un premier passager dans la traversée de l’Atlantique (un tonnelier du nom de Lévêque, fils d’un gardien du port lorientais), une épidémie de fièvre jaune à Rio de Janeiro dont l’équipage, malgré quelques décès, allait finalement se remettre. Puis, après le passage du Cap Horn, il allait, à quelques jours de son arrivée à Callao au Pérou, de nouveau vivre la disparition d’un autre homme (le matelot Jean-Jacques Lenard) tombé de la mâture dans la mer de plus de 35 mètres de haut alors que la navire réduisait sa toile haute par vent de grand frais vers 10h00 du soir. Les recherches menées par un courageux canot monté par deux officiers et plusieurs matelots durant plus d’une heure par mer grosse et nuit sombre se sont avérées infructueuses.

En parallèle, ayant quitté Lorient le 6 mars, le « Cassini » avait vogué vers la Chine, faisant escale à Madère du 12 au 14 mars puis, après une navigation sans encombre, le 16 avril au cap de Bonne-Espérance avant d’aborder l’île de la Réunion le 21 mai – y débarquant Mgr Desprez et son entourage -, avant d’atteindre Singapour le 10 août et enfin Macao le 29 suivant. Accompagné de la corvette « La Capricieuse », il allait d’abord assumer mission auprès de mandarins locaux, après embarquement de M. de Codrika, chargé d’affaires français, pour libérer deux missionnaires emprisonnés, puis croiser en mer de Chine pour donner la chasse aux pirates infestant la région et nuisant aux intérêts des bateaux de commerce européens avant de repartir le 14 avril 1852 de Macao pour Marseille.

Des traversées que notre Vicaire ne connut donc pas, se contentant de naviguer sur la terre ferme d’une paroisse à une autre suivant la volonté de son Évêque. Après une escale de sept années à Josselin, il allait ensuite être nommé le 5 mars 1859, toujours par Mgr de Broons de Vauvert, Recteur de Ménéac, aux confins nord-est du Morbihan. Après 20 années de labeur et de dévouement qui le verrait notamment achever l’église paroissiale Saint Jean-Baptiste et sa tour dont le projet municipal remontait à 1845, créer une congrégation de jeunes filles ou concrétiser l’installation d’une école libre confiée aux religieuses de l’Immaculée Conception de Saint-Méen, sans compter d’avoir dû faire face durant l’année 1869 à une terrible épidémie de variole qui ferait plus de 200 victimes en 6 mois parmi ses paroissiens, c’est en cette même paroisse que le dimanche 16 février 1879, sous l’apostolat de Mgr Jean-Marie Bécel, que l’Abbé Jean-Marie Janvier rendrait à l’aube de ses 65 ans son âme à Dieu, victime d’une fluxion de poitrine alors qu’il relevait d’une maladie que chacun pensait en voie de guérison.


Ménéac et son église, « œuvre » de l’Abbé Janvier

Dans la rubrique nécrologique qui lui serait consacrée dans « La Semaine religieuse du diocèse de Vannes » du 27 février suivant, il serait fait rappel de sa naissance au bourg de Taupont le 3 mars 1814, de son entrée en prêtrise le 31 mars 1838 et de ses précédentes fonctions de vicaire à Guer, puis à la cathédrale de Vannes et bien sûr à Pénestin. Le 24 février 1879, Mgr Bécel allait nommer pour lui succéder comme Recteur à Ménéac le Chanoine honoraire Le Roux, alors en fonction comme aumônier de l’Hôpital de Lorient.

Ce qui amène à conclure que l’histoire des hommes connaît parfois d’étranges coïncidences et raccourcis puisque que c’est aussi un prédécesseur dudit Chanoine qui avait justement remplacé 28 années plus tôt, au pied levé, l’Abbé Janvier à bord de « La Pénélope » !

© Jean-Yves R. – Brancelin

Sources : presse de l’époque et sites en ligne divers (état-civil AD56, évêques de Vannes, navires du XIXème, commune de Ménéac…)

30 octobre 2019

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