Chroniques locales du temps jadis – De 1834 … à nos jours – Au temps des moulins à vent

par J.-Y. Rio

Formant un vaste plateau au-dessus de la mer sans quasiment de relief et exposé aux vents dominants d’ouest et de sud-ouest, le pays de Pénestin était propice à l’installation de moulins à vent. Grâce au premier cadastre de la commune daté du 1er juin 1834 et dit napoléonien (car institué sous le Premier Empire par la volonté de Napoléon Ier de cartographier d’une manière fiable et par arpentage l’ensemble du territoire français), il nous est possible d’identifier quels étaient en la première moitié du XIXème siècle les moulins existant, alors au nombre de sept. Construits sur différents secteurs de la commune, le plus proche de la mer était celui de Pont-Mahé et le plus à l’intérieur des terres celui du Foy.
Seuls quelques-uns d’entre eux auront les honneurs de cartes postales illustrées après l’apparition de ces dernières dans les années 1890, pouvant laisser supposer que les autres étaient déjà à cette époque soit en fin d’exploitation soit même abandonnés.

Ces moulins répertoriés en 1834 portaient alors les appellations suivantes  :

= Le moulin du Clido.

= Le Vieux moulin, au nord du Clido, peut-être déjà abandonné en 1835 et remplacé par le Clido proche, mais sans toutefois être mentionné comme «  ruine  ».

Vieux moulin et Clido

= Le moulin Neuf entre les villages de Brescéan et du Pradun et au sud-ouest du château de Leslé, son appellation faisant manifestement référence à une existence récente et selon toutes vraisemblances le dernier en date construit à cette époque sur Pénestin.

= Le moulin du Pont-Mahé, au sud du village de Kerseguin et proche de l’étier de Pont-Mahé formant frontière avec la Loire-Inférieure et la commune d’Assérac, moulin qui serait le plus ancien de la commune avec une l’origine remontant au XVIIème siècle.

Pont-Mahé 1834 plan général

= Le moulin de Rochefort, à l’est de ce village.

= Le moulin des Bois de la Lande au nord du village de la Lande et près de l’intersection du chemin menant au village avec celui dit de La Roche-Bernard

Moulins Rochefort et Bois de la Lande

= Le moulin du Foy à mi-chemin entre le village du même nom au sud et le moulin du Bois de la Lande au nord, construit à l’identique de celui-ci «  sur la bute de la vieille masse près le pertus du trésor entre la susdite maison du bois de la lande et le vilage du Foy.  »
On peut dater précisément sa construction entre le mois de mars et le 24 juin 1791 grâce au document du marché passé par-devant Me Masson, notaire à Pénestin, le 25 septembre 1790 entre Jacques Yviquel, charpentier de son état, et François Perraud, meunier, qui demeurait à cette date à la «  maison neuve du Bois de la Lande  ». L’acte stipulant entre autres le versement de 200 livres par Peyraud à Yviquel «  au mois de mars en commençant la maçonne  » et une livraison «  clefe en main  à la saint Jan Baptiste prochaine  ». Il était indiqué qu’Yviquel devait se charger de la totalité de la construction, compris toute la maçonnerie du bâtiment ainsi que ses divers ferrements, ceux-ci devant être dans leurs dimensions «  de mêmes forces et grandeurs que ceux du susdit moulin de la lande…  » avec quelques précisions sur certains éléments particuliers.
Quant au coût global de construction en cette époque révolutionnaire, le marché fut conclu pour la somme de 2449 livres-tournois auxquelles s’ajoutèrent quelques compléments pour la fourniture de matériaux spécifiques (comme 27 livres pour les pierres de taille des baies et cintre du moulin), la déclaration de marché devant Notaire valant elle 19 livres.

Tout Pénestinois avisé ne manquera pas de remarquer l’absence en cette liste – les plans de l’époque en faisant foi – de deux autres moulins bien connus qui n’étaient donc pas encore  construits en 1834, permettant ainsi de les dater de la seconde moitié du XIXème siècle :

= Le moulin de la Couleuvre – connu aussi comme celui du Toulprix – à l’ouest du bourg, entre celui-ci et le village de Trégorvel, qui sera même présenté comme l’un des symboles de la commune sur une carte postale des années cinquante.
De son histoire, il a été retrouvé une annonce pour sa vente le 1er décembre 1901 à la diligence de Maître Roux notaire à La Roche-Bernard. Lot n°1 d’une vente qui en comptait 11, sa mise à prix en était de 1200,00 francs et tel qu’ainsi décrit «  Au petit chemin de Trégorvel, le moulin à vent dit de la Couleuvre, avec ses dépendances, le tout contenant sous fonds treize ares trente centiares, joignant du levant Gonidec et autres, du midi le chemin, du couchant Jacobsen et du nord le chemin, porté au plan cadastral sous le numéro 175, section B  ». La vente globale était faite à la demande de Mme veuve Honoré Lalande, née Amélie Boyer, demeurant Grand Rue à Redon, agissant aussi aux intérêts de sa fille mineure Gabrielle issue de son mariage. Si plusieurs noms figurent à la procédure au nombre des «  contradicteurs  », il n’y est nulle mention d’un quelconque meunier qui l’aurait exploité.

Illustration 08

Moulin de la Couleuvre et Bourg

&
= Le moulin du Closo, visible en arrière-plan de cartes postales anciennes du calvaire, au sud du bourg.

Moulin du Closo et calvaire

Ainsi, ce ne sont donc pas sept moulins à vent comme mentionné sur les brochures ou site touristique de Pénestin, mais au moins neuf qui auraient ainsi été érigés sur le territoire communal.

A moulins…. meuniers  !
Retracer l’histoire (qui reste à écrire) de la meunerie sur Pénestin et de ceux qui en furent les principaux acteurs nécessiterait sans nul doute de se plonger dans nombre de documents d’archives. On peut néanmoins déjà raviver le souvenir de quelques-uns de ces artisans locaux  croisés au fil des ans et des recherches :

. En 1790-1791  : François Perraud (déjà cité pour le moulin du Foy)

. En 1816, au nombre des 14 conscrits de la commune  relevant de cette «  classe  » : Pierre-Marie Guihard, «  marié avant la loi  » comme noté en marge par l’examinateur de la conscription.

. En juillet 1864  : Jacques Bourban (veuf de Marie Crusson qu’il avait épousé le 12 octobre 1841), domicilié au Bois de la Lande, et Pierre-Marie Crusson, demeurant à Trégorvel, figurant dans l’annonce de vente conjointe, par adjudication publique du lundi 18, du moulin de Rochefort (premier lot) et de celui du Bois de la Lande (second lot) ainsi que de leurs terres avoisinantes, ce en l’étude de Me François Tabary, notaire à Pénestin secondé par Me de Keyser, avoué à Vannes. Une vente au bénéfice du premier qui en était donc le double propriétaire, le second intervenant comme subrogé-tuteur spécial des enfants Bourban encore mineurs (Jean-Pierre Marie Isidore, Marie-Eulalie et Julien-Marie Célestin)  ; la famille se composant aussi d’une fille aînée, Marie-Françoise, elle aussi Meunière, mariée depuis le 25 août 1863 à un certain François Juhel (fils de paludiers, originaire d’Assérac et … garçon-meunier au moulin du Bois de la Lande), domiciliés en même lieu que M. Bourban père.
Pour l’anecdote, on retiendra dans les faits divers locaux de 1892 que le dit Pierre Crusson, toujours en activité et alors âgé de 68 ans, avait cette année-là fini par porter plainte à la suite de multiples agressions (coups de pied et de trique, menaces de mort… ) qu’il subissait de la part d’un dénommé Pierre-Marie Baholet, 61 ans, pêcheur ou journalier suivant les jours, l’affaire se clôturant le 17 février au tribunal correctionnel par 15 jours de prison pour le multi-récidiviste bien connu dans le pays.

. En janvier 1866  : Pierre Bertho, au village du Foy et époux de Jeanne-Marie Josso, à propos d’une créance de rente perpétuelle de 100.00 francs dont il était le bénéficiaire.

. En début août 1885  : lors de la mise en vente de divers biens au Clido, dont le moulin, par Me Talendeau notaire à la Roche-Bernard, François Guihard, y demeurant, et Jean-Marie Postec, habitant au bourg, en qualité de subrogé-tuteur des enfants mineurs Guihard.

. En 1888, c’est le premier fils de Jacques Bourban cité plus haut, Jean-Pierre (Marie Isidore), époux de Marie-Eugénie Brizan, père de 10 enfants et habitant d’abord au village de Berniguet voisin du moulin de Rochefort, qui défrayera la chronique judiciaire pour « attentats à la pudeur et actes d’immoralité  sur mineure de 16 ans » (sa fille aînée Alexandrine Marie, née à l’été 1872) lui valant d’être condamné le 11 décembre 1888 à 5 ans de prison par la cour d’assises de Vannes. Après avoir purgé sa peine, il reprendra son activité, demeurant alors sur Tréhiguier.

. Enfin, plus proche de nous  :
en février 1933  : François Guihard, domicilié au Haut-Pénestin, proposé par le Conseil municipal dans la liste des membres titulaires de l’année de la commission des impôts directs
en août 1943  : un Guihard mais sans précision du prénom (le même  ?) qui, faisant l’objet d’une sanction administrative, voyait son moulin (lequel ?) fermé durant un mois pour «  infraction à la réglementation du marché du blé et de la farine  ». Etait-il aussi de la famille du menuisier Théophile Guichard, qui, mentionné «  du moulin du Clido  » s’était vu dresser procès-verbal à la mi-mars 1909 pour s’être exercé au plaisir de la chasse en période prohibée  ?

Noms auxquels on pourrait peut-être ajouter  :
. En octobre 1861  (lors d’une vente contradictoire de terres sur Camoël) : François Lescop, domicilié à Vieille-Roche, mais dont trois de ses quatre enfants demeuraient à Pénestin, dont Yves et Marie à Brancelin.

Des témoins du passé à préserver
Aujourd’hui, sauf à se tromper, subsistent de ce patrimoine particulier, transformé en résidence principale ou secondaire, et ayant pour tous, par les affres du temps ou les besoins d’aménagements, perdus leurs ailes et même pour certains un peu de hauteur avec la disparition de leur toiture conique :

= le moulin de la Couleuvre, incorrectement dit de Tregorvel
= le moulin du Closo
= le moulin du Clido (dit aussi de Ker-Joyeux) dont les nombreuses photos et cartes qui en furent tirées laissent malheureusement voir sa décrépitude au fil des ans
= le moulin Neuf, aujourd’hui connu sous l’appellation de moulin du Pradun ou moulin David
= le moulin de Pont-Mahé ou de nos jours moulin de Kerséguin. Sans toiture et isolé en plein champ, il semble totalement abandonné. Et pourtant  ! Réhabilité, quel superbe belvédère il pourrait offrir sur le paysage environnant et, pourquoi pas, être un jour un lieu d’animations et de reconstitution de l’histoire des moulins pénestinois d’antan.

Le moulin de Pont-Mahé – Doc. Google

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«  Les trois moulins de Pénestin  »

«  Aux lieux sacrés de ma naissance
Naguère trois moulins tournaient, Naguère trois moulins moulaient, Et j’en ai douce souvenance.

Leurs meules broyaient le grain dur
Pour en extraire issues et poudre
Ils ne se lassaient pas de moudre
Ni leurs bras de zébrer l’azur.

L’un était dit «  de la Couleuvre  »  ;
L’autre ronronnait au Closo,
Le tiers, sur l’aire du Clido.
Aujourd’hui nul ne les manœuvre.

Depuis plus de trois fois dix ans
Tous trois ont perdu leur voilure
Le «  Clido  » n’a plus de toiture.
Sur eux s’est refermé le temps.

Enveloppés dans le silence
Leurs outillages endormis,
Ils reposent ensevelis,
Sous la plus lourde indifférence.

Spectres figés, muettes tours,
Sous la lune leurs masses sombres
Allongent dans la nuit leur ombre
Ankylosant les alentours.

Ont-ils conservé la mémoire
Des ans où, grinçant, gémissant,
Leurs ailes s’ouvraient grand au vent
Au milieu des vignes de gloire.

Leurs corps de géants mutilés
Aux rouages qui se démontent
Sans avenir la garde montent  ;
Et les ceps se sont desséchés.

Il s’est éteint le lourd ramage
Des moulins comme des pressoirs,
Il n’est plus de blé blond ou noir,
Il n’est plus de vin ni cépages.

De longtemps ont quitté ce monde
Les trois meuniers de Pénestin,
François, Émile et Célestin
Les trois derniers baratteurs d’onde.

Aux temps lointains de mon enfance
Trois moulins chantaient dans le vent
Ivres d’espace et de froment
Il n’en reste que souvenance.  »

Jean (Marie Alexis) Rio
(26.12.1921 rue du Calvaire Pénestin/18.10.2003 Vannes)
Composé du 29 au 31 mars & le 10 avril 1985.

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© Jean-Yves R. – Brancelin
Principales sources consultées : Presse morbihannaise  ; Cadastre et Registres d’état-civil de Pénestin (Archives Départementales du Morbihan)  ; «  1452 – 1944 – Six siècles de la vie quotidienne à Pénestin   » (Yannick Rome – 1990)  …
Illustrations  : Coll. de l’auteur (sauf mention)
Poème  : Archives familiales.
30 juin 2020

3 commentaires sur “Chroniques locales du temps jadis – De 1834 … à nos jours – Au temps des moulins à vent”

  1. Quel bel article pour ceux de PENESTIN !
    J’ai une liste des adhérents d’Autre Regard. Puis-je leur envoyer ? J’attends ton autorisation.
    Ce soir, je suis absent.
    Paul.

    1. Bonsoir M. Daulon.
      En étant l’auteur, c’est même avec plaisir que je vous autorise à le partager … comme tous mes autres précédents articles si vous le souhaitez. Je pense que Gérard ne s’y opposera pas non plus. Bien cordialement à vous. JYR

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