Comme elle va .3

Par C. Dhèbe

Deux sujets ont façonné le parcours de ma vie : le plastique et Simone de Beauvoir.

La quête de l’indépendance, de la liberté de pensée dans un corps libre est une évidence depuis mon adolescence. Le luxe, le conformisme, les règles sociales d’une famille de la grande bourgeoisie n’ont jamais occulté ce besoin. Mon père, aujourd’hui encore, se désespère de perdre le maillon d’une chaîne datant de la révolution industrielle. La famille s’est construite avec les premières usines de textile dans le Nord de la France et par le jeu des successions comme des alliances, elle est devenue le centre et le pouvoir de l’acier et, depuis plusieurs décennies, leader mondial du plastique. Notre fortune doit aussi sa pérennité à l’invention du recyclage : nous produisons des déchets collectés gratuitement par les consommateurs. L’objet nous revient par l’intermédiaire de la collectivité pour être de nouveau vendu aux consommateurs qui nous le restituera et ainsi de suite. Un cercle vertueux et lucratif que nous avons glissé dans le concept de l’économie circulaire dont nous maîtrisons aujourd’hui toutes les étapes. Ma famille, c’est à dire les cent quatre-vingt-huit membres qui se réunissent chaque année pour décider les orientations futures du conglomérat, dispose de rentes à vie.

Je ne me suis jamais posé la question de comment vivre, avec qui, avec quoi et où.  Je n’ai jamais pris les transports en commun, je n’ai jamais fait mes courses, je n’ai jamais fait la cuisine, je n’ai bien sûr jamais fait le ménage. Je travaille mais je ne sais pas ce que veut dire travailler pour les autres. Je suis une assistée depuis toujours sans jamais le penser, ni même l’imaginer. Mon travail est une posture sociale qui permet de justifier l’injustifiable, comme par exemple gagner le salaire mensuel minimum toutes les minutes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et si ce travail permet à d’autres de travailler, il corrobore le droit d’être immensément riche. Ce curriculum « vital » a toujours été un poids depuis mon enfance, un paradoxe incompréhensible pour mes proches : fortunée mais accablée.

Me voilà revenue.

Je n’avais pas l’intention de revenir. L’amour de ma vie n’a jamais été accepté par mon père, pourtant plus indulgent que ma mère qui n’hésita pas à réclamer mon extradition du cercle familial. Depuis une dizaine d’années je m’occupe avec ma compagne de la planète terre. Avec ma fondation, je récupère le plastique que nos usines fabriquent sur les plages de toutes les mers qui pleurent des vagues épuisées. De Bombay à Hawaï, de San Francisco à Tokyo, de Brest à New York, je suis devenue l’éboueuse d’un monde qui perd le Nord au sens propre comme au figuré. Et si je suis là aujourd’hui, dans l’imposant bureau de mon père, ce n’est pas pour lui demander de me pardonner mais pour réclamer le droit de disposer de ma fortune.

Penser que notre argent puisse panser le monde le fait chavirer. Je suis pour lui sous influence et l’amour, dit-il, n’est que le passage d’un corps vers un autre, d’une pensée pour une autre, mais « qu’il ne rime pas avec toujours », comme certains « trous du culs » voudraient nous le faire croire. Mon père est riche et n’imagine pas un jour devenir pauvre. Il fait ce qu’il faut pour le rester. C’est-à-dire le pire que l’on puisse imaginer.

Comme mon amie, deux sujets ont façonné le parcours de ma vie : le plastique et Simone de Beauvoir.  

La quête de l’indépendance, de la liberté de pensée dans un corps libre est une évidence depuis mon adolescence. La pauvreté, le respect pour tous ceux et celles qui ont contribué à réduire les inégalités, les règles sociales d’une famille qui vit au jour le jour ont conforté ce besoin. Mon père, aujourd’hui encore, se désespère de perdre le maillon d’une chaîne datant de la révolution industrielle. La famille a vécu avec les premières usines de textile et par le jeu des capitaux, des alliances et des faillites organisées elle a suivi le pouvoir de l’acier puis craché ses poumons amiantés comme mon grand-père hier et mon père aujourd’hui. Mais depuis cinquante ans, nos familles détruisent leur vie et celles des autres avec leur propre travail dans la fabrication du plastique. Ma famille, c’est-à-dire les cinq mille trois cent cinquante-trois ouvriers, cadres et employés, auto entrepreneurs, sous-traitants, ne se réunira jamais pour décider de son avenir. C’est ainsi.

Je me suis toujours posé la question de comment vivre, avec qui, avec quoi et où.  J’ai toujours pris les transports en commun,  fait mes courses,  fait la cuisine, toujours fait le ménage. Je travaille mais je ne sais pas ce que veut dire travailler pour soi. Je ne suis pas une assistée. Mon travail n’est pas une posture sociale, mais une nécessité qui permet tout juste de vivre, de se loger. Je survis vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Si ce travail permet à d’autres de s’enrichir, il ne justifie pas le droit d’être immensément riche. Ce curriculum « vital » a toujours été un poids depuis mon enfance pourtant il ne m’est jamais venu à l’esprit de courber sous le joug d’un pouvoir mes opinions et mes actions : pas fortunée mais pas accablée.

Nous nous sommes rencontrées à Davos. A cette époque, je militais contre un totalitarisme directement issu de la société de consommation et des nouvelles technologies que même Orwell aurait eu du mal à imaginer. Ce remarquable diktat du réseau et de sa connexion perpétuelle n’est pas « le mal » mais un malentendu largement plébiscité dans le monde. C’est ce qui fait également sa puissance. J’avais les pieds dans une neige fondante, un corps emmitouflé pénétré par l’humidité et les mains gelées sur un panneau manifestant notre opposition. Notre regard suffisait à gêner quelques personnalités qui se faufilaient au milieu des forces de l’ordre jusqu’à leur hôtel.

Ma compagne aime me rappeler notre première rencontre. Mon père est puissant et fait ce qu’il faut pour le rester. Tous les ans il participe au Forum économique mondial. On y rencontre des chefs d’État ou de gouvernement, des personnalités de l’économie. La sécurité et la géopolitique sont des thèmes régulièrement abordés afin de planifier un ordre planétaire aussitôt repris par les médias. Le thème principal de la réunion annuelle de cette année est « Bâtir la confiance ». Dehors, malgré le froid et la neige, des manifestants dénonçaient l’insolence de ces « trois mille dirigeants ». Malgré la crise économique et les scandales financiers les grandes figures de la finance internationale sont présentes. L’un d’eux, architecte et numéro un mondial du logiciel ouvre le congrès par ces mots : « c’est une bonne chose qu’il y ait des opposants dans les rues. Nous avons besoin d’une discussion quant à savoir si le monde riche donne ce qu’il devrait au monde en développement ».

Je ne me souviens même pas du slogan ennemi posé sur ta poitrine. En cette fin de journée nos regards se croisent à la sortie du Palais des Congrès. Tes yeux noirs sur un visage aux pommettes saillantes, tes sourcils épais, des lèvres ouvertes, un corps droit et statique, un tout comme une sculpture ronde et puissante. Comment aurais-je pu ne pas te voir ?

Oui, nos regards se sont croisés. Ton élégance était harmonie. Tes pas légers sur la neige, un cou long orné d’un simple foulard, un poignet fin et brillant, une bouche ronde et souriante. Toi dans la certitude d’être LA FEMME libre et moi dans le doute et la volonté de vouloir être aussi UNE FEMME libérée. Je ne me souviens pas non plus de cette  arrogance si familière aux possédants, celle qui méprise habituellement le corps fatigué et puant des manifestants. Comment aurais-je pu ne pas te voir ?

Notre vie a basculé dans un conte où le noir et le blanc, le pour et le contre, le feu et l’eau ont réalisé un mariage sans témoin. Nous étions seules et nous sommes devenues mères. Nous avons pu élever nos enfants dans le respect et l’écoute, dans le partage et la richesse. Le rempart de l’argent s’était dissipé entre nous. Nous avons compris que ce miracle continuerait d’exister si nous évitions de comprendre son essence.

Nous nous sommes tant aimées. Nous avons réalisé tant de choses ensemble. Ta fortune côtoyait toutes les bonnes volontés décidées à sauver ce qui peut l’être. Nous étions parvenues à stopper la fabrication des plastiques sur une bonne partie du monde, avions contribué à l’émancipation des femmes en leur donnant les moyens d’agir, de penser et de travailler indépendamment du pouvoir masculin. Nos quatre fils et nos hommes de demain nous ont accompagnées et se sont nourris de cette aventure hors du commun. Tant de choses.

Et puis notre vie a basculé du jour au lendemain. Le noir et le blanc, le pour et le contre, le feu et l’eau ont engendré le chaos avec cette fois nos enfants pour témoins. L’argent était revenu avec ses inégalités et son impudeur. Comment est-ce possible ?  Nous avons pleuré d’impuissance face une gouvernance qui ne nous appartient plus.

Te voilà revenue dit-elle.

Après le décès de ton père, ta mère, en quelques mots, a prétexté la survie d’une dynastie industrielle et familiale pour t’obliger à revenir dans ce giron qui fait le monde, ignoré des gens qui sont le monde.

C. DHEBE

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