Comme il va .2

par C. DHEBE

Mon chien s’est fait tiré par un chasseur. Un accident. Le voisin de mon frère est venu nous l’annoncer. Il est chasseur et il a tué son chien, aussi par accident. Parce que la chasse est un loisir, il a changé de loisir. D’ailleurs dit-il, tirer une assiette d’argile c’est bien mieux que de tirer sur un faisan lâché la veille. Sauf qu’aujourd’hui les assiettes sont en plastique et s’éparpillent dans les prés et les plombs avec. Existerait-il des cartouches propres ? Après « l’accident » du chien, il a repris un autre chien.

Ce dimanche chez mon frère s’est donc mal passé. Nous étions tristes, ma femme et moi, car ce corniaud trouvé à la SPA aurait pu être le prélude d’une vie nouvelle à trois. Nous en avons tiré une leçon : mieux vaut adopter un enfant. Et puis cela nous a aussi décidés à ne plus revenir dans cette campagne qui n’en a plus que le nom. Le paysage en quarante ans a profondément changé. Quand on a connu avant on peut même parler de bouleversement. Les haies ont disparu, les talus ont été rasés, les zones humides asséchées. Les chemins ruraux autrefois « publics » s’appellent désormais des chemins d’exploitations… « privés ». Les champs ont multiplié leur surface par cent et les bâtiments agricoles, simplement laids, mitent un espace déserté par le genre humain. Mais le pire c’est les odeurs dans le sens du vent. Soit le lisier se colle aux vêtements, soit la fiente de volaille brûle les muqueuses du nez. On ne perd rien à ne plus revenir. Les hirondelles ne sont d’ailleurs jamais revenues.

Mon frère a choisi de vivre dans cet endroit. Et lorsque je lui demande les raisons de cette auto-exclusion, il lève les yeux vers quoi, vers qui puis vers moi, le regard à la fois triste et décidé. Pourtant il a longtemps vécu dans l’une des plus grandes villes de France et encore plus longtemps dans les plus grandes villes du monde. Il a beaucoup vu et entendu, comme dans les romans, mais je ne sais pas ce qu’il a retenu.

Me voilà revenu.

Ce sont ses premiers mots sur le pas de porte de notre appartement. Avant de s’installer dans ce désert vert, il a transité par des banlieues chics au ban des délaissés, des « une pièce » aux colocations sans ménage puis s’est posé chez nous, sale et puant. 

Il avait vieilli, il n’avait plus de cheveux sur le crâne et ses rides racontaient un parcours chaotique et fatigant. Mon visage en miroir pourrait-on croire. Fatigué d’imaginer que ses actes ont une importance au sein de notre univers. Fatigué des solutions imposées par ceux qui ne les respectent pas. Fatigué par la maladie, fatigué de ces pays calotins peuplés d’esclaves aliénés par une idéologie mercantile et toujours dirigés par une élite bien-pensante. Leurs présidents ou leurs chefs  jurent, la main posée sur un livre présumé sacré, de servir leur pays en projetant les autres dans un enfer. Le droit du plus fort s’allie à une puissance spirituelle. Le pouvoir doit croire en un dieu car dieu est du côté des faibles et des indigents. C’est généralement le résumé sans nuance qu’il faisait lorsqu’on lui demandait de raconter ses vies de là-bas. Et si tu es malade, soit tu paies, soit tu meurs dans les restes de ton corps. Il avait donc décidé son retour en France pour éviter le pire et pour mourir demain dans cette campagne où le rien persistait. Cet éloignement progressif suivait la courbe descendante de sa maladie longue de quelques mois ou de quelques années, rien de bien précis mais caractéristique d’un mal sans souffrance. Comme la vieillesse. En somme, disait-il, je vis comme tout le monde, je n’en sais pas plus sur l’heure du rien.

Puis l’heure est passée. Je suis venu visiter le mort et la mort.  Le corps nu allongé sur le lit est noirci comme grillé sur un côté. Une odeur moite de purin d’ortie emplie la chambre. Le voisin tente d’un geste malhabile de remonter le couvre lit sur un sexe rétréci. Il me tend une enveloppe que je glisse machinalement dans ma poche mais il insiste pour que je l’ouvre. Sur un post-it une phrase : «  finir le travail ».  J’interroge le visage tendu et parfaitement immobile de mon frère, les murs, la fenêtre, le paysage au travers de la fenêtre, la terre, l’herbe, le chemin.

Il a fallu trois bonnes années au voisin pour comprendre le quotidien de mon frère. Tous les jours il arpentait la campagne sur plusieurs kilomètres à la ronde, notait sur un cahier le détail de ses rencontres animales. En fin de journée, le voisin l’aidait d’après son descriptif à reconnaître la majorité des êtres encore vivants et survivants dans cette campagne inhospitalière : insectes, mammifères, oiseaux… Régulièrement mon frère arpentait les dunes de terre, foulait les blés verts aux parfums épicés de pesticides, à la recherche d’une oasis boisée. Enfin, il trouva cet îlot de verdure de quelques hectares au milieu d’une plaine sans limite. C’était bien ça, une île boisée sur un océan de terre, la dernière sans doute de la région.

Jour après jour, il y aménagea des box de toutes dimensions, confectionna des cages de toutes tailles, positionna des filets à différents endroits. Le bois en plus de ressembler à une île, prenait des allures de forteresse improvisée. Certains auraient très bien pu dire une prison tout en imaginant qu’elle est l’œuvre d’un esprit dérangé ou celle, plus émérite, d’un artiste en mal de renommée. Ils avaient vu ou entendu qu’un pont avait été emballé dans la capitale et que bientôt son Arc de triomphe serait lui aussi emballé. Tout était donc possible et le mieux était d’accepter cette installation sans chercher à comprendre son intérêt. Durant ces trois bonnes années, il piégeait, capturait tout ce monde animal, du plus petit au plus grand, pour ensuite l’enfermer dans cette vaste ménagerie. Sur son cahier il notait précisément les espèces et leur nombre : dix huit mille coléoptères, cinquante six oiseaux, mille zéro deux petits mammifères, trois chevreuils, un écureuil, d’autres encore, mais pas un ver de terre, pas une abeille, pas un papillon, pas une grenouille et pas d’humain bien sûr.

Me voilà revenu.

Je ne pensai pas revenir. Une bonne quinzaine d’années me séparait de ce fait divers qui défraya la presse et inonda les réseaux sociaux. S’agissant de mon frère, cela me dépassa. Ce fut un événement sans que personne ne sache expliquer son importance ni même sa portée exemplaire. Certains, plus philosophes, y décelaient une pensée nihiliste mais avaient négligé l’activisme puissant d’un tel acte. Au-delà d’une quelconque révélation ou d’un avertissement pour l’avenir, il fut tout d’abord minimisé pour ensuite devenir LA QUESTION. Le paysage alentour une fois ratissé, vidé de toutes ses vies, lunaire, il dévasta l’île par le feu. Dans cet incendie avait péri tout un monde animal destiné à disparaître bien au-delà de l’espace de plusieurs milliers d’hectares exploré par mon frère.

Et ce jour est un jour anniversaire. Le monde a changé en quinze ans. L’état du monde ordonne à tous de décider de notre avenir. L’île noire, comme on l’a surnommée après l’incendie, est toujours noire. Cela aurait pu coexister encore de longues années avec ce paysage vide comme un terril au milieu de nul part. Des centaines de pèlerins marchent dans un même sens autour de cette masse obscure comme l’eau du fleuve. Des onomatopées, mots ou brides de phrases s’élèvent de ce courant humain lent et régulier. Trois mots cependant s’imposent et rythment l’ensemble : « …finir le travail… finir le travail finir le travail…finir le travail… ». Je m’engage au milieu de cette foule en prière qui prend des allures de chants citoyens où chacun exprime un choix qui, au fil des tours de cercle, aboutira à une décision collective. Plusieurs jours sont nécessaire pour comprendre ce que l’on est devenu et ce que l’on sera.

Puis la décision vint.

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