Comme il va .5

par C.DHEBE

Il y a un avant et un après. Aujourd’hui ça va, dit-il.

Il a pris une décision qu’il aurait dû prendre avant ses quarante ans. Son éducation conforme et son parcours bon élève ne présageaient pas un tel bouleversement existentiel. « Ce milieu de vie est le bon moment pour faire un choix » confesse-t-il. Emmanuel peut enfin reconnaître le caractère superficiel de ses années précédentes. Comme un révolté sans révolution, il s’insurgeait inutilement contre l’hypocrisie, la frime, l’arrivisme, les mensonges historiques, les débilités religieuses et politiques, et d’autres encore. Et puis surtout, il affichait son profond mépris pour tous ceux qui achètent leur salut sur terre et pour l’au-delà, par des versements sonnants et trébuchants aux organisations ou associations dites caritatives. Terminé tout ça.

Sur un mur de son salon encore meublé « Roche Bobois », il a punaisé le portrait de la reine Elisabeth, le nez percé d’une épingle à nourrice. Une pile de vêtements, un ordinateur, un smartphone et quelques objets emblématiques de son précédent parcours de vie, sacoche en cuir, ballon de foot dégonflé, le tout est jeté pêle-mêle au milieu de la pièce. Mon regard, dépité, se fixe sur une vingtaine de cravates accrochées au lampadaire, pendantes comme des ex-voto et témoins fétiches d’une fidélité sans faille aux apparences. Sur le mur d’en face, comme une réponse à mes interrogations, un slogan tagué à la bombe rose fluo clôt ce fugace parcours visuel : « animal no futur » 

« Non, je n’ai pas pété les plombs » me rassure-t-il.

Je ne le suis pas. Comment un homme de son âge peut-il verser dans un extrême, singer une crise d’adolescence et mépriser à ce point ce que la société lui a permis d’acquérir, bien être intellectuel et confort ?  Soit cette soudaine conversion est une folie pardonnable parce que folle, soit elle est volontaire donc condamnable parce que dangereuse pour lui et ses proches.

«  Ta femme et tes enfants, ils sont où ? »

On se connaît depuis l’enfance. Nous avons été au même Lycée, fait les mêmes études pour choisir un même travail. Nous ne pensons pas forcément la même chose sur tout mais nous avons appris à vivre avec les mêmes outils. Notre société est une religion qui pour exister suppose un dogme, une organisation, des pratiques comme des cérémonies, des sacrements et des honneurs, et bien sûr une morale. Il n’est déjà pas facile pour nous comme pour ceux qui nous gouvernent de se conformer à tous ces rituels qui guident notre quotidien mais que dire de ceux qui refusent de s’engager dans les ordres d’une économie politique libérale et sacrée ? 

Emmanuel n’est pas « Dieu parmi nous » comme le suggère la traduction hébraïque de son prénom mais plutôt un petit diable sans importance. Ce jugement me rassure. Il me donne raison. Ma façon de vivre n’est pas si négative. J’admets commettre des erreurs mais je crois en un juste milieu même si ce concept n’a jamais eu d’existence réelle. On y croit, c’est l’essentiel. Cette croyance nous tient debout. Lui, préfère ne pas croire, pour les mêmes raisons, dit-il.

L’acte premier pour baptiser son entrée dans ce monde auquel il aspire depuis son adolescence est de se doter d’une parure naturelle identifiable par tous : la coiffure. Les piercings et les tatouages viendront après l’adoption d’un nouveau look vestimentaire.

J’ai accepté de l’accompagner, persuadé que ma présence dissipera ce que je considère être comme un malentendu. Le coiffeur a hésité mais le voyant déterminé il a fini par accomplir un acte qu’il juge non professionnel. Raser le crâne d’un côté puis de l’autre pour ne laisser que le milieu à la manière des iroquois. Diable !

Nous avons poursuivi cette métamorphose dans divers fripiers puis terminé notre parcours chez un tatoueur. Dans la rue, côte à côte, nous étions si différents que nous ne pouvions pas échapper à la curiosité des passants. Nous étions devenus la caricature d’une pensée qui s’oppose. Mon costume-chaussures-pointues-brillantes et le smartphone bien en vue étaient tout aussi remarquables qu’une chevelure-crête-rouge-bras tatoués. L’habit fait le moine.

« Non, je ne suis pas la ménagère, qui pour signer sa présence, se fait une mèche verte fluo » « Non, je ne suis pas un costume-cravate, qui pour signer sa présence, se colle un brillant sur le lobe d’une oreille », dit-il.

Je suis bien obligé de le reconnaître. Avant, la punkette de base mimait la prostituée en bas résille, culotte-soutien-gorge et blouson de cuir noir, arborait tatouages, joues ou nez percés. Aujourd’hui, la ménagère de moins de cinquante ans a effectivement une mèche verte, les sportifs ont des tatouages et les minettes des piercings.

Mais comment à quarante ans passés peut-on se  vautrer dans le nihilisme affiché des Punks ? Déjà, il y a deux mois, juste après des élections locales, nous nous étions querellés en commentant les résultats autour d’un verre. Son discours, à l’opposé du mien, traduisait une pensée jusqu’au-boutiste et sans compromis. Ce fût aussi pour lui l’occasion d’une véhémente diatribe. Injustifiée pour moi et révélatrice d’un état psychique en chute libre. Les mots se précipitaient comme des pas dans une descente d’escalier. Les candidats locaux ne furent donc pas épargnés :

« La copie d’un techno qui affiche un programme de faits divers mais avec des certitudes pour gérer efficacement notre sécurité à tous : vidéo surveillance, voisins vigilants, drone survolant la commune au moment du couvre feu. Il pense sa politique avec les prochains morts. Et comme la moitié des habitants ont plus de soixante ans… La copie d’un écolo qui croit encore que la survie de l’humanité dépend de la survie des insectes. Il ne peut convaincre que des indécis, des amoureux des bêtes, des bobos-ruraux, ou des très-petits(es) bourgeois(es) en mal de révolution, etc… D’ailleurs ceux qui aiment leurs bêtes devraient se rappeler plus souvent qu’on les nourrit avec d’autres  bêtes qui vont finir par disparaître à cause de leur surexploitation etc… La copie d’un vieux-jeune qui balance sur deux pages tout ce que tout le monde pense mais dans le désordre. Il est un mélange, une sorte de macédoine politique sans mayonnaise, donc plus dur à avaler. Il s’est d’ailleurs plaint par voie de presse que les électeurs n’avaient rien compris. Son programme était effectivement incompréhensible…Le quatrième, le meilleur, le pire et le gagnant, la copie d’un juste milieu. Il agira comme il faut, quant il faut et où il faut ».

Non, les élections, ce n’est pas cette liberté qu’il revendique. Je me souviens que durant nos années lycées, sa pensée et ses actions se heurtaient souvent aux décisions d’une majorité qui démontrait pourtant le bien fondé de ses choix. Ce positionnement obligeait une réflexion supplémentaire mais ne changeait rien au résultat. Aujourd’hui encore, il dépasse les bornes. Emmanuel est irrécupérable. Contrairement aux hippies qui s’étaient adaptés, mode, show-biz et moto, après la répression policière et sociale, il m’apparaît soudainement d’une radicalité sans égale. Emmanuel, l’hérétique se sépare de notre foi commune. Celle qui assure la cohésion du corps social. Un pas encore suffirait pour que je le dénonce aux autorités. J’espère ne pas y être obligé.  Car en refusant de reprendre son travail, il fragilise nos certitudes et celles d’un édifice que nous construisons chaque jour. Notre parcours individuel fondé sur le consentement peut vaciller. Emmanuel est un dissident. Il nous met en danger.

Je m’apprêtais à le quitter définitivement quand il me déclara, calmement, sans haine et sans arrogance :

« Tu représentes une menace pour le vivant »

Ma tête tourne. Cela me semble si cocasse que je chavire soudainement quelques secondes dans son monde à l’envers. Je suis pécheur à ses yeux de ne pas vouloir changer, d’être un mouton parmi d’autres, complice d’une surdité et d’un aveuglement planétaire. Je suis, poursuit-il, un « Pandoravirus » échappé de sa boîte, pourvu d’un nombre incroyable de gènes capable de se reproduire à l’infini, de disséminer ma vie en tuant. Je suis coupable enfin, comme tous ceux de ma tribu, d’une extermination sans précédent de tout ce qui entoure l’humain. Je suis « no futur ».

Je pleure soudainement ce désespoir et cette vérité. Emmanuel n’est pas « Dieu parmi nous ». Mais de quelle tribu est-il ?   

C.DHEBE

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