Fiction sombre aux confins de la réalité

Episode 1 : nager

Le soleil ne surplombe plus la plage, il la plombe de ses rayons devenus malfaisants. Le sable commence à vibrer. Les hirondelles volent bas vers la mer, en escadrilles serrées, frôlant les humains dont certains braillent, et d’autres piaillent. Quand on s’éloigne d’eux en nageant, il subsiste un brouhaha aigu.

C’est un dimanche de juin, il est 11 heures du matin. La température de l’eau est d’une vingtaine de degrés et celle de l’air approche les 27-28. L’après-midi, elle atteindra 36 ressenti 41. Les prochains jours seront pires.

« Papa, tu pètes quand tu marches dans l’eau. Il y a des bulles partout autour de toi. Haha ! »

Les familles étalent leurs chairs falotes et l’intimité obscène de leur quotidien.

Un paddle file au milieu des baigneurs qui s’écartent. Une nageuse casquée trace son chemin de même et je suis forcé de l’éviter. Un chien s’ébroue dans l’eau. Je prends de la distance, en direction des bateaux. Plus loin, les bouchots sombres, souvent condamnés par la pollution.

(Tu ne devrais pas parler aussi négativement de notre village, me dit-on parfois. Ne vous inquiétez pas : je suis le premier à vanter sa sociologie hors du commun, le nombre et la qualité de ses artistes, le rapport que tous entretiennent avec la nature et leur positivité sans failles. On est crédible quand on tient un langage de vérité. J’écris sur ma terrasse encore ombragée pour une heure ou deux, et où la chaleur de l’après-midi s’atténue un peu sous les saules. Une légère brise se faufile sous l’air chaud, au ras du sol, laissant quasi immobiles les feuilles des arbres. C’est vrai, le climat contredit nos habitudes.)

Le contraste des températures n’est pas très grand et la fraicheur de l’eau me fait du bien. Ma propre température corporelle est descendue un peu pour s’ajuster à cet environnement. Je me laisse porter, mon corps garde le souvenir d’une relation avec la nature qui n’était pas encore toxique. Le soleil cuit cependant ce qu’il laisse dépasser hors de l’eau : mes épaules, ma tête, sans doute l’arrière de mes cuisses.

Je suis un mauvais nageur. Je n’ai jamais appris à égaliser les mouvements de mes deux jambes. Je me souviens d’une maître-nageuse qui fut la seule à vouloir m’enseigner quelques rudiments susceptibles d’améliorer ma technique : elle disait être une « brasseuse ». Ce mot étrange, empli de connotations imprévues, me plongeait dans une rêverie nautique. Il est tout ce qu’il me reste de ses cours.

Un ami m’a raconté que dans sa famille, depuis longtemps et contrairement à beaucoup d’autres, on savait nager. C’est son grand-père qui avait rapporté cette science au retour de la guerre de 14. On ne savait pas comment, mais il avait appris à nager : le Chemin des Dames était une terre pourrie de sang dont on réchappait sans savoir pourquoi. Des obus tombent, à droite et à gauche. Les copains tombent. Lui, le grand-père est toujours là. Retour à Kerfalher, il enseigne la nage à ses enfants : un peu comme survivre dans la boue et le sang. Rentrer chez lui était un luxe. Nager est aussi un luxe, sans utilité réelle. Si ce n’est, peut-être, celle de pouvoir aller contre son destin.

C’était différent chez les marins. S’ils tombaient à l’eau, on les abandonnait à leur sort. Un navire comme celui-là, cela ne se manœuvre pas comme on voudrait, cela ne revient pas sur ses pas. Plus tard, il y a eu les bouées, qu’on lançait au hasard. Alors, le dicton ancien disait la vérité de l’océan : si tu ne sais pas nager, ça ira plus vite.

Peut-on penser en nageant, comme on le fait en marchant ? C’est un lieu commun qu’un pas régulier aide le cerveau à fonctionner. Il devrait en être de même pour les brasses, mais quelques ajustements font encore défaut pour que mon esprit parvienne à naviguer librement. A défaut de pensées, c’est une profonde tristesse qui m’envahit. La canicule lance ses premières salves. Occupés à l’ignorer, mes frères humains redoublent de calembours et de pitreries.

La veille au soir, une chorale réputée offrait un concert dans l’église Saint-Gildas. Des femmes dans la soixantaine échangeaient, selon la distance de leurs interlocutrices, de grands gestes ou des propos badins. L’une d’elles, derrière moi, chantonnait les airs à sa voisine avant que le choeur ne les entame.

A l’entr’acte, je suis allé saluer le curé.

– Comment vas-tu ? me dit-il.

– Moyen. Je me sens vieillir.

Il rit :

– Mais c’est le sort de tout le monde. Nous vieillissons tous !

Je sors de l’eau. Sans traîner, je remonte le petit chemin pour ne plus voir la vulgarité répandue sur la plage. Je me sens basculer légèrement vers la droite. Je me ressaisis en croisant mes pieds. Un jour, sans doute, je tomberai sur le bas-côté. Ou dessous. Sous les ronces.

5 commentaires sur “Fiction sombre aux confins de la réalité”

  1. Pour compléter mon commentaire,je voulais dire qu’il y avait entre autres dans le public comme toujours des passionnés de musique et de chant,des chanteurs.Heuresement car sans public on ne peut pas chanter.
    Une chanteuse

    1. Nous arrivons, je crois, à une conclusion commune : dans le public du concert, il y avait des personnes (nombreuses) qui appréciaient la musique et le chant, et il y en avait d’autres pour qui il s’agissait, disons, d’un événement mondain, d’une occasion de se faire valoir et de manifester des comportements d’auto-satisfaction. J’ai mentionné cette dernière catégorie parce que, là où j’étais assis, je me trouvais cerné par ce type de personnes. Je relate une expérience que j’ai faite (et qui m’a par moments gâché le concert).

      Je suis, tu le sais peut-être, passionné de musique, d’opéra, de jazz, de baroque, je joue du piano depuis l’âge de 7 ans. Depuis que ce blog existe (2018), j’ai écrit de nombreux articles, souvent très favorables, parfois enthousiastes, sur la musique et des concerts, y compris les Voix de l’Estuaire, il y a quelques années, sous une autre direction. J’ai contribué (modestement) à faire connaître et à valoriser les musiciens et les groupes sur lesquels j’ai écrit. L’originalité de mon approche, d’une façon générale, en a conduit un certain nombre à reprendre des extraits de mes textes pour leur promo.

      Cela dit, soyons clairs : mon rôle n’est pas de passer de la pommade. J’ai écrit ici 3 lignes dans un texte de fiction, pas un reportage, consacré pour l’essentiel à la canicule, un sujet qui ne prête pas à sourire. J’ai jugé bon de faire un lien entre des comportements observés à la plage et d’autres observés au concert. Il me semble que cela relève de ma liberté.

    1. Hello Sissi, tu as certainement raison de t’exprimer comme tu le fais. La deuxième et la troisième phrase du paragraphe sur le concert montrent des choses que j’ai vues telles que je les ai vues. La première, non : je n’ai pas vu « la bonne société pénestinoise ». D’ici demain, je modifierai cette phrase. Au pire, j’écrirai : « La veille au soir, il y avait un concert dans l’église Saint-Gildas. » L’idéal, ce serait de raccorder cette phrase aux fils conducteurs du texte, à ses thèmes et à l’atmosphère qu’il essaie de créer.

      Je saisis l’occasion pour expliquer un peu pourquoi j’écris si bizarrement ces derniers temps. Dans ce texte-ci, il y a le thème de la canicule de juin – son premier jour dans cet épisode-ci – mais il s’y mêle d’autres formes de mal-être, liées à la guerre, au destin, à la mort qui guette, à la médiocrité, au vieillissement, à la peur pour nos enfants et petits-enfants… Et des questionnements : si une troisième canicule commence le week-end prochain, puis d’autres encore, combien de temps serons-nous capables de tenir ? Notre monde est-il en train de cesser d’être habitable ? Que se passe-t-il, là, devant nous, autour de nous ?

      Si le mal-être se mue en déprime, on arrête de parler. Et on arrête d’écrire par voie de conséquence. Si on garde l’énergie de continuer à s’exprimer, il faut trouver des mots et des enchaînements adaptés à une situation qui ne ressemble à rien de ce que nous avons connu jusque là. Il s’agit de décrire quelque chose qui n’est pas encore là, qui n’est encore que partiellement visible, mais en essayant d’être malgré tout aussi précis que possible dans les détails. Alors, je rapproche la plage et le concert, la nage et la guerre de 14, nager et survivre (ou le paradoxe : l’agonie qui dure plus longtemps parce qu’on sait nager.. Tout cela doit beaucoup à une conversation récente : les meilleurs moments de ce texte ne sont pas de moi !!)

      Je corrige, je rature. Je continue à corriger une fois le texte publié. C’est un peu un travail d’artisan, comme un ébéniste ou un cordonnier. On travaille la langue comme un cuir, un texte comme une godasse ! On voudrait saisir des instants de vérité, des nuances, mais ça vous glisse entre les doigts… Et au bout, il y a le lecteur qui commence à râler…

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