Jour après jour, nous marchons.

En 1795, Xavier de Maistre publie son « Voyage autour de ma chambre ». Il inaugure l’idée que voyager, ce n’est pas toujours partir très loin et rechercher l’exotisme. On peut aussi bien rester immobile : explorer un lieu exigu, ou encore explorer les ressorts méconnus de sa propre personnalité.

Aujourd’hui encore, voyage et tourisme s’opposent de façon presque identique. Le voyageur prend son temps, il privilégie les rencontres et les expériences. Les kilomètres parcourus ne sont qu’un prétexte ou un moyen : ce qui compte, c’est d’approfondir, de creuser sous la surface des choses. Le touriste, lui, papillonne. Il apprécie les circuits, il programme ses journées afin qu’elles soient bien remplies, il visite à tour de bras. Il semble fuir l’ennui, craindre le vide. Et s’il se pose en un lieu, c’est avec l’intention de pouvoir « rayonner », quitte à ignorer tout ce qui se situe trop près de son lieu de villégiature.

On pourrait opposer aussi sur le même principe les marcheurs et les randonneurs. Le randonneur, éminemment sympathique quoi qu’il en soit, emprunte un chemin, puis un autre, puis un autre. Les clubs de randonnée ne font jamais deux jeudis de suite le même parcours, n’est-il pas ? Le marcheur, lui, il marche, il met un pied devant l’autre. Comme il a deux pieds et non pas trois, il répète ce qui fait l’essence de tous les mouvements naturels : inspire / expire, flux / reflux… Une transe légère le saisit. La répétition est l’essence de la marche, alors que la randonnée, comme le tourisme, réclame de la diversité. Le marcheur creuse son sillon. Il est volontiers philosophe. Nietzsche, qui arpentait les Alpes suisses, prétendait que ses meilleures idées lui venaient en marchant.

Les Pénestinois sont des marcheurs. Regardez autour de vous et dites-moi combien parmi vos connaissances répètent tous les matins la même promenade. Des vieux, direz-vous peut-être, qui répondent aux conseils de leur médecin : marcher une heure chaque jour. Bien sûr ! Denise, 92 ans, fait chaque jour un tour de 2,5 km environ. « Si j’arrête, me dit-elle, c’est fini. » Mon propre père est mort, d’ailleurs, en quelques mois, lorsque les circonstances l’ont empêché de faire son tour quotidien. Mais il y a aussi des jeunes, comme Hélène qui promène son labrador tous les matins avant son travail, parfois dès 7 heures, en faisant le même tour de 3 ou 4 bons kilomètres qui alterne plage et sentier côtier.

A Pénestin, les gens marchent, c’est un fait, même s’ils font aussi du vélo, du jogging, du bateau. Et ils tendent, plus que d’autres, à répéter de jour en jour les mêmes parcours plutôt que d’aller un jour vers la pointe du Bile, l’autre au Halguen et l’autre sur les sentiers de Brancelin. Bien sûr, le marcheur ne se prive pas du plaisir de parcourir différents itinéraires et un marcheur pénestinois connaît sur le bout des doigts tous les recoins de son village, d’ailleurs plutôt étendu. Mais au jour le jour, il se satisfait de son tour de base, qu’il arpente sans se lasser. Alors, pourquoi cela, et qu’est-ce que cela dit de son caractère et de sa façon d’être ?

La première évidence, c’est qu’ainsi, les marcheurs partent de chez eux sans avoir besoin de prendre la voiture, reléguée à l’accomplissement des tâches domestiques. La balade a pour point de départ la maison et elle se situe sous le signe du plaisir et non de la contrainte. Le deuxième point transparaît dans toutes les conversations : « C’est beau ! On est bien ici ! » Si les Pénestinois s’adonnent plus que d’autres aux plaisirs de la marche, c’est parce que leur commune recèle des trésors que beaucoup leur envient. Ils sont optimistes, ou plutôt, positifs. Là où les Français sont râleurs en règle générale, prompts à la critique ou à la polémique (ils partagent cela avec les Grecs et pratiquement personne d’autre en Europe…), le Pénestinois a un côté béat qui le fait ressembler à un Californien ou à un Canadien de la côte pacifique, à ces gens qui regardent un paysage et disent : « Whahh ! » En français, cela donne parfois : « Putain ! » Certains vous parleront du GR34, d’autres des écureuils qui jouent aux funambules sur les câbles téléphoniques. La nature à Pénestin est simplement exceptionnelle. Elle vous nourrit. Elle vous donne le sourire. C’est un miracle auquel personne n’échappe. Elle suffit à votre bonheur : pourquoi chercher ailleurs ?

On pourrait se rassasier en contemplant indéfiniment ces lieux, mais ils ont plus encore à offrir : ils changent tout le temps. Marchez entre le Maresclé et le Poudrantais, là où l’on tutoie le ciel et où l’on domine la mer. Un jour, le lendemain, le surlendemain. Même sur une seule journée, d’une heure à l’autre, la mer change de couleur, elle change de texture, son bruit varie avec le vent, la marée et la force des vagues. Cette baie bornée par la presqu’île de Rhuys d’un côté et par Mesquer et Piriac de l’autre, cette « baie de Vilaine », comme beaucoup d’autres en Bretagne, n’est pas très grande, mais elle englobe un univers entier, les marins le savent, je suppose. Quant au ciel, il n’est jamais à court de formes sans arrêt renouvelées et qui suscitent des reflets sans fin sur l’eau. Comme quoi la répétition n’exclut pas la diversité.

Ajoutons, sans vouloir vexer personne, qu’elles sont confortables. Pas d’escaliers, pas de montées éprouvantes, ni de descentes périlleuses : le GR 34 est ici régulier, large, sans difficulté. Une marche un peu haute, à droite de l’entrée principale de la plage du Maresclé, et plusieurs se plaignent : « il faudrait prévenir la mairie. » Le marcheur pénestinois jouit du spectacle du ciel et de la mer sans quitter le confort lié à sa position en surplomb en haut des falaises. Il est à la fois proche et éloigné des éléments qu’il a l’illusion de dominer. Il est au théâtre.

Je comprends mieux maintenant la réaction de Pierre, un ancien pêcheur qui vit à Camoël, à la Cale de Vieille Roche. Venu déjeuner chez moi, je le sens dubitatif lorsque nous allons faire quelques pas sur le sentier. Son sentiment prend vite forme : « Je suis plus habitué à voir la terre depuis la mer que l’inverse. » Il connaît tout de cette baie, y compris ses dangers, lui qui a tellement vogué de nuit, toujours seul sur son chalutier. Pour lui, l’île de Bel Air est « l’île noire », signe du retour vers la côte. Tout est inversé, et je vois dans ses yeux que ce sentier côtier, trop régulier, trop lisse, trop civilisé, n’est pas de son monde.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Quelques décennies en arrière, les villageois marchaient en sabots et se faufilaient entre talus et vasières. Il n’y avait pas de maisons sur la côte, à part au Poudrantais et, au Loscolo, celle du Corps de Garde. J’imagine qu’il y avait peu d’espace entre les marais et les plages. Entre 1944 et 1945, la côte de l’océan et la rive de la Vilaine, étaient la limite de la Poche de Saint Nazaire. C’était une frontière et même plus que cela, puisqu’elle marquait la limite entre la liberté et la servitude. Entre les blockhaus et les patrouilles de l’occupant, on ne s’y rendait sans doute pas sans avoir une bonne raison. Parfois, des barques silencieuses s’élançaient dans la nuit avec à leur bord des blessés ou des Juifs. En face, on distinguait sous la lune pâle Damgan, Billiers : la France Libre. « Les veinards ! » Je ne peux regarder Damgan sans y penser. Toute la côte est imprégnée de son passé qui lui donne son épaisseur.

Luc me dit : « Avec Nathalie, on a changé notre parcours. Maintenant, on ne vient plus vers Loscolo, on prolonge vers le Poudrantais en passant derrière la colonie Dunlop. » Un événement. Il est tellement agréable, comme me le dit André, de « marcher et de retrouver au retour ses propres traces ». Signes de permanence, d’ancrage ? D’ailleurs, celui qui est observateur en voit, des traces. Des marques de sabots sur la plage : un chevreuil s’y serait-il risqué pendant la nuit ? Des ouvriers ont élagué les arbres et débroussaillé les fossés, les travaux d’une maison récemment vendue ont avancé, d’autres traces indiquent un feu allumé par des campeurs.

Luc apprécie que Nathalie marche avec lui. Ils ne partagent que cela. Leur couple se noue pour aller marcher et se dénoue ensuite. Leurs petits chiens aussi sont contents de se retrouver. Mais la plupart des marcheurs sont seuls, avec ou sans chien. Les seuls à marcher en groupes sont les touristes qui instaurent d’autres règles. Comme dans le métro on regarde à travers celui qui vient en face, sinon on n’en finirait jamais de dire bonjour à tout le monde.

Les marcheurs pénestinois vont seuls, mais ils s’arrêtent volontiers pour se tailler mutuellement une bavette lorsqu’ils se croisent. Ils lient facilement connaissance avec ceux qu’ils ne connaissent pas encore. Les prétextes pour engager la conversation sont nombreux : les chiens, la mer, la mer… Puis ils reprennent leur chemin. Certains sont pensifs. Répéter quotidiennement la même balade développe un lien entre le marcheur et la nature. Pour un peu, on prendrait racine.

Car ce n’est pas si différent de marcher ou de se poser. Disons que c’est la même différence qu’entre le yoga et le taïchi. Le yoga privilégie les postures. Le taïchi et les autres arts chinois s’appuient sur des mouvements, parfois même sur une « marche », comme cet art martial ancestral, le Bagua Zhang, qui fait une grande place à la « marche dans les roseaux ». Le marcheur effectue sa balade autour de l’endroit où il s’est posé. Pénestin est son choix, son lieu d’adoption, son port d’attache. Il mourra ici. En attendant, il arpente les alentours avec bonheur. C’est une sorte de rituel.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.