La philo du bac ou l’art d’être grand-père (1)

La philo du bac s’intercale chaque année entre le festival de Cannes, Roland Garros, la Fête de la musique et le Tour de France. Cette année, nous aurons même en prime les JO de Tokyo. Je suis toujours curieux des sujets qui tombent aux épreuves de philo. Ils sont d’ailleurs souvent mieux adaptés à nous, adultes vieillissants, qu’aux ados à qui on a fait ingurgiter en une année une trentaine d’auteurs et des éléments de réflexion expresse sur la liberté, la nature, l’inconscient…

Cette année, il paraît que beaucoup ont rendu copie blanche. Effet Covid… Copie blanche = pas de révisions = je vais buller sur le canapé. La philo et le « grand oral » sont les seules épreuves du bac 2021, mais en philo, on ne retient que la meilleure note parmi celle reçue lors de l’épreuve et la moyenne de l’année. Une année de philo pour terminer par un calcul d’apothicaire ? Qu’aurait donc fait Spinoza à leur place ? Sujet : « D’un côté vous avez une épidémie de choléra, et de l’autre les digues de la mer du Nord sont en train de flancher, quels sont les mérites comparés des Épicuriens et des Stoïciens pour booster le moral des habitants bien malmenés de ces infortunés Pays-Bas au 17e siècle ? » Pas de philo ni de bac à cette époque-là, la question est vite réglée.

Mais un peu de panache ne saurait nuire. La liberté, c’est faire ce que personne n’attend de vous, ce n’est pas ne rien faire (et qui aurait de fortes chances de se convertir en une addiction, soit l’exact opposé de la liberté !) Si vous avez le choix entre faire et ne pas faire, ne tergiversez pas : faites ! Ensuite, bien sûr, analysez sans tarder les conséquences de vos actes…

D’ailleurs, il y avait justement un sujet, ce matin, intitulé : « Sommes-nous responsables de l’avenir ? » Un sujet pour des ados de 18 ans ? Pourquoi pas, tant qu’ils ne définissent pas « l’avenir » comme le leur et « nous » comme leur… prof de philo ! Le sujet aurait pu être : « Sont-ils responsables de notre avenir pourri ? » Laissons-lui son ambiguïté. J’ai envie de vous montrer que la philo s’adresse à tous, comme Épicure et Sénèque en leur temps, et qu’elle se laisse même volontiers transposer à l’échelle locale. Nous, Pénestinois, n’avons-nous pas besoin de compenser parfois, en prenant de la hauteur, la banalité qui rôde et qui menace, malgré la beauté exceptionnelle des lieux que nous habitons ? Voici donc un petit essai de réflexion sur ce sujet de philo, façon Sud-Morbihan.

De quoi ces aimables grands-pères et grands-mères seraient-ils donc responsables ?

Notons d’abord que pour beaucoup d’entre nous, le sujet tombe juste à point. L’année pénestinoise est rythmée entre autres par les séjours des petits-enfants chez leurs grands-parents, et nous ne sommes qu’à quelques jours de cet heureux et massif débarquement. Voilà qui émousse un peu le tranchant de la question philosophique : de quoi ces aimables grands-pères et grands-mères seraient-ils donc responsables face à leurs descendants, eux qui s’attirent de leur part sourires et confidences, et surtout, semble-t-il, une absolue confiance ? Eux qui exercent sans guère se poser de questions leur rôle de transmission en matière de pêche à la ligne, de laçage de souliers, et tout ce qui va avec.

« Sans guère se poser de questions » ? Malheureux ! N’écrivez pas cela dans une copie de philo ! La philo, depuis ses origines quelque part entre Grèce et Turquie, là où s’échouent aujourd’hui des migrants venus du monde entier, cela consiste à ne jamais céder aux évidences, à rejeter toutes les certitudes, à tout questionner. Tout !

Dis, Papi, pourquoi le ciel est bleu ? Dis Pipo, comment on sait qu’il ne faut pas tuer (ou mentir, ou se goinfrer de chocolats), si Dieu n’est pas là pour nous le dire ? Dis Pépé, tu fais quoi, toi, contre le dérèglement climatique ? Ah ! Tu collectionnes des vignettes chez Leclerc ? Et c’est bien, ça marche ? Dis, grand-père, si on doit partir un jour, est-ce que les gens nous jetteront des pierres quand on arrivera chez eux ? Dis, Papé, pourquoi les gens, sur internet, ils renvoient les messages de quelqu’un d’autre, au lieu d’en écrire eux-mêmes ?

Vous ne l’aviez peut-être pas remarqué, mais les enfants ont une vraie prédisposition pour le questionnement philosophique. Tant mieux pour eux, au cas où ils n’auraient plus que cela un jour pour se nourrir dans un monde hostile. D’autres n’aiment pas ça, qu’on leur pose trop de questions, ils les prennent pour des attaques personnelles. Bien, avançons. J’ai lu deux corrigés de ce sujet de philo. Tous les deux font remarquer que le terme « responsables » n’est pas à prendre au pied de la lettre. On est responsable de ses actes, mais on ne peut pas être tenu pour responsable de quelque chose qui ne s’est pas encore produit. Ah ! Intéressant ! Et rassurant ! Donc on ne me reprochera rien. Par exemple, Boccarossa avait tort quand il m’a dit que d’après sa fille, ça avait été « open bar » pour sa génération qui a mangé, bu, voyagé, consommé, gaspillé à tout va, et advienne que pourra !

Mais attention ! Une dissertation de philo, pour le meilleur et pour le pire, c’est : thèse – antithèse – synthèse. L’antithèse vous arrive droit dessus comme un missile Exocet : vos actes, ceux que vous commettez aujourd’hui, auront des conséquences, tôt ou tard, à court ou à long terme. Vous ne pouvez pas vous en laver les mains, comme si vous l’ignoriez. La discussion sur ce point est serrée. L’avenir est incertain, les chaines de liens de causes à effets sont tellement complexes que les plus puissants des ordinateurs (actuels) sont incapables de dire si le désherbant chimique que vous avez versé sur votre allée aura un lien avec l’effondrement à venir de la falaise du Maresclé. Cela rejoint l’effet papillon : un battement d’aile de papillon peut causer une tornade à l’autre bout du globe s’il est amplifié, de proche en proche, par une série de hasards opportuns.

Le papillon, paix à son âme, c’est l’Archiduc François-Ferdinand

Prenons un exemple dans la vie politique. Qui est « responsable » de la Première Guerre Mondiale, au-delà de l’argument un peu général de la folie destructrice des hommes ? Le papillon, paix à son âme, c’est l’Archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois, assassiné à Sarajevo. Pas de chance, tout de même : les jeunes gens de Pénestin, mobilisés pour partir au front et dont 50 ne sont pas revenus, n’avaient pas grand chose à voir avec cet événement lointain.

Oui, mais dans cette IIIe République friande de débats comme nous le sommes encore, ceux qui attisaient la haine des « Boches » et des Socialistes en sirotant leur absinthe au zinc des bistrots, qui pestaient contre Jaurès, l’un des rares pacifistes, tué d’une balle dans la tête le 31 juillet 1914, à deux pas du journal l’Humanité qu’il avait fondé dix ans plus tôt, vous reconnaitrez que ces va-t-en guerre ne sont pas pour rien dans l’enchaînement tragique qui a mené à l’affrontement.

Eux, et les directeurs de journaux qui tiraient à 4 millions d’exemplaires et promettaient à tous ces jeunes gens – à leurs propres enfants, peut-être… – un prompt retour à la maison. Comment ces institutions vouées à la vérité ont-elles pu mentir à ce point ? Et puis les marchands de canons qui ont redoublé d’inventivité (gaz, bombes incendiaires, bombes à fragmentation…) Et puis les politiques. Ils ont tous leur part de responsabilité, la question étant de savoir comment elle se répartit, or cela, justement, c’est impossible.

L’erreur à ne pas commettre, dans une copie de bac – ailleurs aussi ! – c’est de pointer du doigt une seule de ces catégories en laissant croire que ce sont eux qui ont entrainé tous les autres. Et qui les entraînent encore aujourd’hui. Les réseaux sociaux ! Le système scolaire ! Les syndicats ! L’administration ! Vous aurez tôt fait de dresser la liste des coupables. Coupables de tout ce qui va mal. C’est pratique, d’ailleurs, car ce sont toujours les « autres ». Alors, le futur et son lot de catastrophes, l’érosion de la biodiversité, l’élévation du niveau des océans, le dérèglement du climat, la « sixième extinction de masse » qui viendra – peut-être, sans doute, ça se discute… – à bout de notre espèce, nous les humains, 65 millions d’années après les dinosaures – l’enfer, quoi ! -, eh bien, « L’enfer, c’est les autres », comme le disait Sartre dans Huis Clos !

Mais admettons que vous soyez blanc comme neige et que ces autres soient noirs comme le charbon : ne peut-on pas les convaincre, les contraindre, les secouer, les bousculer, les houspiller ? La jeune Suédoise Greta Thunberg s’y est employée avec courage. De grandes manifestations de jeunes et de moins jeunes ont eu lieu dans le monde entier, jusqu’à ce que la pandémie vienne figer les positions. Souvenez-vous de Chirac en 2002, il y a presque 20 ans, au Sommet de la Terre de Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. »

Ce qu’on leur reproche, ce ne sont pas leurs actes, mais leur inaction

Deux choses : ceux à qui on s’adresse, ce sont les dirigeants, et ce qu’on leur reproche, ce ne sont pas leurs actes, mais leur inaction. Voilà un paradoxe dont il faut tirer les conséquences. Si « nous », ou du moins nos dirigeants et nos décideurs, sommes responsables de l’avenir, ce ne sont pas nos actes, ou les leurs, qui sont en cause, mais leur absence. Voilà qui nous éloigne encore un peu plus d’une définition juridique de la responsabilité, mais qui nous aide, ce faisant, à préciser les enjeux. Ensuite, ce flou lui-même, entre le « nous » de la question posée au bac et « eux », les décideurs, ce flou n’est-il pas au cœur du sujet ?

 Optons pour le terme de « décideurs ». Certains sont élus et d’autres pas. Par exemple, il y a les chefs d’entreprises – disons PDG, DG, hauts responsables, ingénieurs de haut niveau -, qui ne rendent de comptes qu’à leurs actionnaires. Chez vous, vous éteignez la lumière en sortant d’une pièce, vous évitez de laisser couler les robinets, vous triez attentivement vos déchets, et eux, enfin certains d’entre eux, gaspillent des kilowatts/heures face auxquels vos économies ressemblent à des clopinettes. Soyons plus concrets, puisque j’ai proposé un traitement façon « Sud Morbihan ». Saviez-vous qu’en hiver, la Poste de Pénestin, est chauffée en permanence, même la nuit et les week-ends quand il n’y a personne ? Pourquoi ? Concernant les autres bâtiments officiels, je n’ai pas d’informations.

Parmi les « décideurs », on pourrait aussi parler des gérants de supermarchés. Pour les plastiques, le rapport est simple : oui, il y a un lien évident de cause à effet entre les emballages et suremballages de toutes sortes, et les microplastiques qui étouffent poissons, oiseaux, mollusques, y compris nos moules de Pénestin, classées au patrimoine culturel immatériel de la France. « De nos jours, le marché principal du plastique est celui des emballages. Ce segment représente près de la moitié de tous les déchets plastiques produits dans le monde, la plupart n’étant jamais recyclés ou incinérés. » « Plus de 40% du plastique n’est utilisé qu’une fois avant d’être jeté. » (https://www.nationalgeographic.fr/le-plastique-en-10-chiffres)

La responsabilité des décideurs est celle des décisions qu’ils ne prennent pas. Regardez par exemple les tartelettes au citron : chacune des 9 tartelettes contenues dans une boîte est elle-même réenveloppée dans son propre emballage plastique individuel. J’adorerais en acheter. On doit bien pouvoir négocier avec les centrales d’achat quand on est gérant d’une grande surface dans une commune qui compte 25 kilomètres de côte et qui s’en soucie, à ce qu’elle dit. Un adjoint au maire est d’ailleurs en charge de la mer. A-t-il parlé au gérant du supermarché du « septième continent » de plastique qui stagne dans le Pacifique ? Je crains que non.

Avec tout le respect que je leur dois, les adjoints en charge de la mer (parmi d’autres) et de la transition écologique ne semblent pas consacrer beaucoup de temps à se former, à consulter des dossiers, à fréquenter des colloques, etc. Les jeunes qui passent le bac en savent certainement plus qu’eux sur ces sujets. Quand au maire, il est lui-même vice-président à la transition écologique à la communauté de communes « Cap Atlantique ». Il a reconnu à plusieurs reprises et devant témoins qu’il connaissait encore mal le sujet. On me dit que ce n’est pas grave : il y a à Cap Atlantique des techniciens, des ingénieurs, qui élaborent les projets, rédigent les rapports… Je vous laisse juges.

Un bateau qui brûle, c’est encore pire qu’une maison qui brûle

Dans 30 ans, il y aura plus de déchets que de poissons dans les océans. C’est cela, l’avenir, et nous commençons à avoir une idée des responsables. CQFD ? Avec cet exemple, nous nous sommes rapprochés d’une réponse à la question du bac : « Sommes-nous responsables de l’avenir ? » Il reste toutefois à éclaircir la question du « nous » qui est toujours là : nous, eux ? Vous, moi ? Car, il ne s’agit pas de faire peser sur « eux » toute la responsabilité et le poids de l’avenir ( !), et de « nous » dédouaner à bon compte. Logiquement, « nous », c’est un « nous » inclusif, c’est « eux et nous », nous sommes tous sur le même bateau et un bateau qui brûle, c’est encore pire qu’une maison qui brûle.

J’en profite d’ailleurs pour dire que nous avons de la chance d’avoir ce gérant-là qui fourmille d’initiatives : rayons fruits et légumes faisant une large place aux producteurs locaux, collaborations avec les écoles, les artisans, les restaurateurs lorsque leurs établissements étaient fermés pour cause de pandémie… Il peut mieux faire sur les tartelettes au citron, mais cela ne lui enlève pas son mérite. Et ces tartelettes nous permettent de poursuivre le raisonnement : j’ai eu le projet de lui proposer, au gérant, de constituer un groupe de travail mixte entre clients et personnels de son enseigne. Nous aurions parlé ensemble de toutes ces questions et fait des propositions dont certaines, probablement, auraient été approuvées. Quelques animaux marins y auraient sauvé leurs écailles, les moules s’en porteraient un petit peu mieux. Je ne l’ai pas fait. Suis-je responsable de mon inaction ? « Je » nous aidera peut-être à mieux préciser qui est le « nous » qui nous embarrasse depuis le début…

Qu’a donc en tête le rédacteur de ces lignes ? Veut-il nous confesser qu’il se considère jusqu’à un certain point personnellement responsable de l’avenir de la collectivité ? D’autres seront-ils à leur tour éclaboussés ? Mais à propos, dans quel sens faut-il donc entendre le mot « responsable » lui-même ? Vous le saurez dans 3 jours en lisant la seconde partie de cette réflexion.

9 commentaires sur “La philo du bac ou l’art d’être grand-père (1)”

    1. “Professeur” Coutrot, Le titre de professeur est un gage de fierté. Sa parole inspire confiance, ses conseils ont du prix. J’ai beaucoup travaillé pour essayer de mériter ce titre dont certains élèves, surtout étrangers, nous gratifient parfois. Et vous, Olivier ?

  1. J’aime bien l’idée que l’absence d’action, le “laisser faire”, puisse être coupable… Notre avenir est dépendant de nos multiples “petites” actions ! Merci Gérard pour ces réflexions… et celles à venir…

  2. OK ! J ‘ai compris le message , je te fais un tarte citron (avec les citrons bio de Pat) , façon grand mère ( la mienne ) la semaine prochaine !
    Bravo pour cette belle réflexion tout en thèse , synthèse et antithèse !

    1. Merci Michel ! J’apprécie ce compliment venant de toi qui as été prof de philo. Et tu n’as pas encore vu la suite qui est déjà presque terminée et que je publierai en principe jeudi…

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