La philo du bac ou l’art de questionner le monde (2)

« Sommes-nous responsables de l’avenir ? » Voilà un sujet du bac de philo qui laisse la porte ouverte à bien des interprétations. Dans une première partie, j’ai montré que l’on n’est pas seulement responsable de ses actes, mais aussi, parfois, de son inaction. Reste à savoir de qui l’on parle lorsqu’on évoque un « nous » responsable de l’avenir. Les décideurs ? Les citoyens ? Les deux à la fois ? 

Pour y voir plus clair, j’ai commencé le récit d’une anecdote qui va à l’inverse de notre tendance habituelle à rejeter la responsabilité sur « les autres ». J’avais voulu proposer la création d’un groupe mixte de consommateurs et de personnels du supermarché sur des questions comme les suremballages ou les plastiques. J’y ai ensuite renoncé. Mais quelle responsabilité ce défaut d’action me fait-il à présent porter ? 

Pour quelles raisons ai-je renoncé à ce projet ? Il m’a semblé que j’étais mal placé pour le défendre. Le seul fait que cette proposition vienne de moi réduisait fortement ses chances d’aboutir, comme en témoignent d’autres exemples. J’étais intervenu auparavant sur une question touchant au handicap : la pente trop forte à l’entrée du supermarché qui rend son accès difficile pour les personnes en fauteuil. Le gérant s’était ouvert de mes remarques au maire. Celui-ci en a parlé en conseil municipal et a tenu des propos mensongers à mon égard et insultants à l’égard des lecteurs de ce blog. J’ai protesté (https://www.penestin-infos.fr/je-proteste/ , http://www.penestin-infos.fr/au-conseil-municipal-du-lundi-6-juillet-2020-travaux-de-voirie-gratuite-du-cine-drive-fluidification-du-marche-et-le-public-de-penestin-infos/ ), ce qui n’a pas changé grand chose. Le procès-verbal du Conseil n’a pas été corrigé et aucune des questions que j’avais soulevées n’a reçu de réponse. 

De là il ressort qu’un citoyen qui observe son environnement, qui s’informe, puis qui émet des propositions, n’est pas nécessairement le bienvenu. Beaucoup de relations sont teintées de conflit. La population est divisée en clans. Une intervention visant à modifier le statu quo – celui-là même qui nous conduit vers un avenir incertain, ou pire – est vite interprétée comme une volonté de polémiquer. La pression est forte pour dire aux citoyens : restez chez vous, ou bien faites du sport, de la marche, de la musique, lisez, mais laissez les gouvernants gouverner, et les décideurs décider ! Faites silence, et surveillez vos lectures, qui pourraient vous inciter à réfléchir et à questionner : Boris Vian, Saint-Exupéry, Camus… Quant à la philo, art par excellence du questionnement, n’en parlons même pas ! 

Un tel contexte pose des questions de méthode pour un citoyen doté d’un certain sens des responsabilités – tiens, c’est le même mot, porteur d’un double sens… D’un côté, le “citoyen responsable”, que sa lucidité et son sens de l’engagement poussent à agir. De l’autre, celui qui se considère comme “responsable d’une situation”, et que sa mauvaise conscience conduit à se morfondre dans le repentir. Peut-être ai-je eu tort, pour ma part, de ne pas assumer une approche en termes de conflit et de rapports de forces. Peut-être fallait-il envisager d’imposer ma proposition plutôt qu’essayer de convaincre de son bien-fondé. L’un de mes proches, par exemple, juge ridicule ma démarche consistant plus ou moins à proposer une initiative, puis à me draper dans ma dignité et à dénoncer par écrit une injustice. Voilà encore une antithèse ravageuse…

Une réflexion sur ce thème pourrait être menée à partir d’un autre sujet de philo de cette année : « Discuter, est-ce renoncer à la violence ? » Un sujet qui demande lui aussi une grande maturité de la part des jeunes candidats au bac. Le choix se situe entre une éthique de la discussion qui met au centre la pure force de l’argument, et les « stratagèmes » de Schopenhauer et quelques autres visant à « déstabiliser l’adversaire ». 

Ne vaudrait-il pas mieux utiliser un terme plus concret, celui de « citoyens » ? 

Il existe des options intermédiaires : à Pénestin, un groupe qui a compté jusqu’à une trentaine de personnes s’est réuni pendant près d’un an autour de Bénédicte Dupé, en 2019, dans la perspective de la campagne des Municipales. Il a développé un projet intitulé « GLP » (Gouvernance locale partagée), orienté vers les techniques de la prise de parole et du débat dans un contexte de démocratie participative. J’y reviendrai peut-être dans un futur article.

Élargissons maintenant la perspective. « Je » a échoué à convaincre « eux ». S’il s’y était mieux pris, peut-être aurait-il réussi à faire accepter son idée. Notons que « je » est intervenu en tant que “citoyen responsable”. Voilà qui nous conduit à opérer un nouveau glissement par rapport à l’énoncé du sujet : lorsqu’on dit « nous » dans la question « sommes-nous responsables de l’avenir ? », ne s’agit-il pas d’une somme de « je » qui réfléchissent et qui tentent d’agir, et ne vaudrait-il pas mieux utiliser un terme plus concret, celui de « citoyens » ? 

« Nous » désignerait désormais le collectif des citoyens, et la question prendrait un nouveau tour, plus pragmatique : « que peuvent les citoyens en vue de reprendre le contrôle de leur avenir ? » Il ne s’agit plus simplement de touiller des termes en pesant le pour et le contre, mais de s’acheminer vers une question à la fois pratique et radicale : « que faire ? » Une objection se fait jour ici : est-ce encore de la philo ?

Un jeune homme de 27 ans a répondu en 1845 : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » C’est la 11e thèse sur Feuerbach et le jeune homme s’appelle Karl Marx. En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement de questionner les mots – responsabilité, avenir, nous -, mais de questionner le monde dans lequel nous vivons. Et vu les nouvelles que nous recevons chaque jour sur l’état de notre planète, il y a urgence !!

Autographe de Karl Marx 1845

Un exemple : aujourd’hui même, 25 juin 2021, Ouest-France titre « Climat : certains pays suffoquent et les scientifiques alertent ». Sous une photo de rue montrant des personnes transpirant sous la chaleur, la légende indique : « Aux Etats-Unis, en Sibérie, dans le Caucase… Partout, dans l’hémisphère nord, les records de chaleur tombent (ici à Kiev, en Ukraine). Des climatologues redoutent des réactions en chaine, sous l’effet du réchauffement climatique, comme la libération de davantage de gaz à effet de serre avec le dégel des sols arctiques. »

Le statu quo n’est pas un état d’immobilité, comme on pourrait le croire

J’ai parlé plus haut d’« intervenir pour modifier le statu quo » et il faut bien comprendre que le statu quo en question n’est pas un état d’immobilité, comme on pourrait le croire, mais un « déplacement » orienté dans une certaine direction que l’on peut qualifier de funeste, et qui s’effectue à une vitesse croissante tant qu’on ne parvient pas à l’infléchir. C’est un peu l’équivalent des rolling stones de Bob Dylan dans les années 1960, autre figure du statu quo. En tous cas, c’est le sujet lui-même, dans sa référence à l’avenir, qui rend nécessaire un tel tournant pragmatique dans le traitement d’une question de philo. La philo n’a pas de raisons de rejeter le concret et cela rejoint d’ailleurs mon parti pris de départ qui était de privilégier un point de vue « Sud-Morbihan ».

Le « nous » va dès lors pouvoir se décliner plus concrètement, voire devenir un lieu où se nouent des alliances, selon qu’on souhaite le rendre plus inclusif ou plus exclusif. A l’extrême, on trouve un nous exclusif strict, qui se bornerait aux seuls citoyens. A l’autre extrême, un nous très inclusif qui rassemblerait dans une prise de conscience et un effort communs : les citoyens, leurs représentants élus, les décideurs privés, les associations militantes, les scientifiques et les techniciens dont le rôle pour la protection de la biodiversité ou la lutte contre le dérèglement climatique va croissant, et on pourrait leur ajouter les médias dont le rôle de sensibilisation et de pédagogie est essentiel. Plus on élargit ainsi l’alliance entre diverses catégories, plus leur cohabitation est cependant lourde de conflits potentiels.

Les associations militantes, sorte d’avant-garde éclairée des citoyens, partagent avec les scientifiques et les techniciens une expertise qui fait parfois défaut aux autres catégories. Mais les uns et les autres entretiennent des rapports qui peuvent être opposés avec la catégorie des élus. Scientifiques et techniciens occupent des postes de chargés de mission ou d’ingénieurs dans les collectivités locales (ou les structures nationales), qui gèrent les budgets impartis à des actions essentielles pour notre avenir commun. Ils doivent collaborer pour cela avec les décideurs élus dont certains sont particulièrement ignorants de ces questions, mais trouvent dans les fonctions dirigeantes qu’ils exercent un intérêt narcissique tout autant que matériel (ils sont grassement payés). 

L’intérêt bien compris des chargés de missions qui les secondent peut alors consister à ne pas les contredire, à les maintenir dans leur illusion d’action : aux uns les discours ronflants et parfois totalement dépourvus de sens, aux autres les mains libres pour définir les axes concrets des politiques publiques. On y perd évidemment la fonction politique, pourtant indispensable, et qui trinque à la longue lorsque le fonctionnement des institutions, aux mains des « technos », finit par rejoindre celui des bureaucraties. Quant aux militants associatifs, bénévoles eux, et proches des techniciens par leurs compétences, ils sont confrontés au quotidien avec les mêmes élus, qui révèlent souvent un autre visage face à eux : autoritarisme, arbitraire et défense d’intérêts particuliers.

L’exercice d’un pouvoir suppose la présence de contre-pouvoirs et d’un contrôle s’exerçant sur lui

Mais, dira-t-on, pourquoi ne pas faire aux élus le crédit d’un engagement et d’une volonté qui se situeraient dans le prolongement des attentes de ceux qui les ont élus, précisément ? Pourquoi ce présupposé d’un fossé entre citoyens et élus ? Ce fossé est plus ou moins profond selon que les élus, soit considèrent que 1) le mandat qui leur a été confié par les citoyens vaut sans contrepartie pour toute sa durée en vue de réaliser leur programme, soient considèrent au contraire que 2) il suppose la poursuite d’un dialogue régulier associant les citoyens à la prise des décisions et à la mise en oeuvre des projets. Cette distinction rejoint celle entre la démocratie représentative et la démocratie participative. Néanmoins, il est bon de se souvenir qu’en sciences politiques, l’exercice d’un pouvoir suppose la présence de contre-pouvoirs et d’un contrôle s’exerçant sur lui, ce qui rend l’option participative préférable à l’option simplement représentative. Cette doctrine est celle d’un théoricien comme Karl Popper, mais aussi de dissidents d’Europe de l’Est tels que Vaclav Havel dans les années 1970.

J’ai évité d’évoquer le contexte de Pénestin dans les derniers paragraphes afin de ne pas laisser supposer que mon intention puisse être polémique. J’y reviens à présent. La situation présente dans cette commune est particulièrement difficile pour les citoyens désireux de s’engager, car l’équipe qui est aux responsabilités exerce celles-ci sur le mode d’une démocratie représentative poussée à l’extrême, ainsi qu’en témoignent par exemple les propos tenus par un conseiller lors du Conseil municipal de mai dernier : 

« Nous avons été élus sur la base d’un programme. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, on le remettrait en cause. La démocratie, ce n’est pas 100% des gens qui sont toujours du même avis et c’est pour cela que (malgré les désaccords de certains) nous avons le droit de prendre des décisions (dans le cadre des réunions de la majorité seule, sans avoir à consulter les représentants de la minorité). » [Les phrases de ce conseiller ont été prononcées dans le cadre d’une discussion assez vive et c’est pour cela que je les complète entre parenthèses, en indiquant les éléments de contexte qui en éclairent le sens.]

Or, cette équipe a été élue après avoir fait campagne sur le thème de la démocratie participative, et il lui arrive encore parfois d’y faire référence (par exemple en utilisant contre toute vraisemblance, à propos de la cantine scolaire, le terme de commission extramunicipale pour désigner une commission dont tous les membres, choisis par la mairie, ont un intérêt direct en lien avec le sujet…) Cette confusion constitue un mensonge inaugural qui entache depuis son entrée en fonction la gouvernance de l’équipe municipale. 

Ajoutons à cela qu’elle tient un discours doublement schizophrène, en redoublant cette contradiction par celle qui prévaut entre le discours du maire comme vice-président de Cap Atlantique en charge de la transition écologique – qui évoque volontiers la nécessité d’une large mobilisation, voire, dans une réunion récente, « la mise en oeuvre de tous » (sic) -, et son discours comme maire, d’allure « trumpien », qui réclame une adhésion béate et tente de bloquer à l’échelle de la commune toute expression critique vis-à-vis du statu quo, qui restreint les droits de la minorité, et qui refuse même de nommer les associations « environnementales » de sa commune, remplacées dans la charte des associations par des points de suspension. 

Les 5 années qui viennent seront cruciales

Comment, dans de telles conditions, les citoyens de la commune pourraient-ils engager la large prise de conscience collective, chaque jour plus nécessaire afin d’accompagner la multitude d’actions qui seraient indispensables pour que notre avenir échappe à l’orientation funeste qui déjà se fait jour ? Les 5 années qui viennent seront cruciales. Pour parvenir à un résultat, il faudrait, là comme ailleurs, libérer le plein potentiel d’intelligence collective de la population, et pouvoir compter sur l’écoute et le sens des responsabilités d’hommes de qualité aux postes de commande. A défaut de cela, nul ne sait ce qu’il adviendra à terme de notre morceau de planète et de ses habitants.

Face à une situation d’une telle gravité, on pourrait même envisager la solution que suggère un autre sujet de philo de cette année, celle de la désobéissance civile : « Est-il toujours injuste de désobéir aux lois ? » On notera que personne, dans les luttes qui se sont déroulées ces dernières années, n’a encore sérieusement voulu s’orienter vers une telle éventualité. Ni l’association Cappenvironnement qui a dû affronter dissimulations et mensonges dans l’affaire du projet de parc conchylicole de Loscolo, mais a toujours suivi jusqu’à présent, face à l’idée parfois évoquée par certains d’instaurer une ZAD, l’orientation très légaliste défendue par son président. Ni le « collectif du Pouldour » qui s’est opposé avec succès à l’installation d’une antenne-relais à proximité immédiate d’habitations, et qui a subi sans broncher les humiliations de la part d’un maire leur transmettant ses réponses par l’intermédiaire d’une voisine et prétendant devant la presse régionale que la pétition qu’ils avaient lancée n’était pour rien dans l’abandon du projet.

L’action des citoyens de la commune de Pénestin pour préserver l’avenir de leur territoire, celui de l’océan, celui du climat, est profondément entravée par l’attitude du maire, qui joue un rôle radicalement contraire à celui que laissaient attendre à la fois sa vice-présidence et ses déclarations avant d’être élu. Pour que leur action puisse se déployer, il faudrait faire cesser ces entraves : c’est une première étape incontournable, mais qui fait perdre à tous un temps précieux, pas encore consacré à la lutte proprement dite pour la défense de l’avenir. L’orientation légaliste à laquelle souscrivent globalement les acteurs locaux conduit à rechercher, dans la riche boite à outils des institutions républicaines, ceux qui conduiraient à un rappel à l’ordre du maire pour ses manquements au bon fonctionnement des institutions, voire, dans l’hypothèse la plus extrême, à sa destitution.

Avant toute action destinée à préserver l’avenir, il n’est d’autre choix que de résoudre d’abord ce problème de nature politique. Ensuite seulement, on peut espérer que chacun des acteurs locaux, dont une liste toute provisoire a été donnée plus haut, agira dans son domaine propre d’intervention, mais de concert avec les autres. Les décideurs privés, par exemple, agiront selon ce qui constitue leur raison d’être : entreprendre. Mais ils le feront de manière “responsable”. De même pour les associations, les élus, les médias, les techniciens. Cela ne signifie pas que la dimension politique des affrontements, des conflits, aura disparu, mais qu’un obstacle majeur aura été écarté qui empêchait jusqu’ici d’apercevoir qu’un même mot-clé est susceptible de guider l’action de chacun de ces acteurs : celui de responsabilité.

Alors, en conclusion : oui, bien sûr, nous sommes responsables de l’avenir. Nous le sommes tous, les uns et les autres, et cela dans le sens positif d’une responsabilité qui nous pousse à l’action, non dans celui, bien inutile si ce n’est contre-productif, d’une responsabilité qui nous inciterait au repentir.

1 commentaire sur “La philo du bac ou l’art de questionner le monde (2)”

  1. Discuter (avec seulement sa majorité), est-ce renoncer à la violence (avec son opposition)?
    Autre sujet passionnant du bac 2021…
    En tout cas merci Gérard pour cette correction (au sens où certains en mériteraient une bonne…)

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