Le sommeil englouti, épisode 6 : le sommeil inespéré

– Hé, H. ! Tu ne m’avais pas vu ?

– Ah ! Mais si ! Euh non ! Comment tu vas ?

– Bien, mais c’est à toi qu’il faut le demander. Cela fait six mois qu’on ne s’est pas croisés. L’été dernier, nous avons passé des heures à discuter ensemble sur tes insomnies. Puis tout d’un coup, plus rien !

– Oui, je vais t’expliquer. J’ai retrouvé le sommeil, mais je ne savais pas si c’était vraiment stable. Alors, j’avais peur d’en parler. J’avais peur que si j’en parlais avec toi, le mécanisme un peu magique qui m’avait fait redormir se dissolve.

– Mais quand même, nous sommes proches, tu peux me faire confiance.

– Non, non, ce n’est pas une affaire de confiance. C’est tellement fragile, j’ai imaginé que le simple fait d’en parler pouvait l’annuler.

– Maintenant, ça fait six mois. Si ton sommeil est redevenu stable, tu peux commencer à te sentir plus tranquille.

– Oui, d’accord, je vais te raconter comment cela s’est passé. Viens, allons nous asseoir.

Ils se dirigent vers un banc, situé sur le parvis de l’église de Pénestin. Je dis à H. :

– Il est agréable ce banc. Il est nouveau. Une fois, j’ai parlé ici avec un Anglais. Je me suis rendu compte que je manquais de pratique.

– Comment tu as su qu’il était anglais ?

– Par son accent. Il m’a dit qu’il attendait sa femme. En trois mots, c’était clair.

– Bon, écoute-moi. Tu te souviens qu’on avait parlé des animaux. L’oiseau, la chatte…

– Oui, et le loup.

– Oui. Le loup… Et que mon corps était comme eux. Il menaçait : si tu ne me traites pas mieux, je me laisse mourir et je t’entraîne dans mon suicide. Et il disait tout cela sans mots. Avec des sons malgré tout, parfois : un hurlement qui monte comme une vague. Mais pas de phonèmes, pas de phonétique. J’ai continué à rechercher des auteurs qui parlent de ce langage des animaux, ou qui parlent du sommeil, comme Descartes, ou comme Paul Valéry. Très fort, Valéry !

– Tu reliais tes expériences personnelles avec celles relatées dans les livres.

– Oui, c’est ça. Et finalement… Finalement, j’en suis venu à lire un texte d’Alain, d’à peine une page.

– Un grand professeur, un peu oublié aujourd’hui.

– Oui. Il a écrit plusieurs fois sur le sommeil, mais c’est dispersé dans ses œuvres. C’est assez confus : il y a des billets qu’il écrivait pour un journal, des notes pour ses cours… Et puis, je tombe dessus : le texte s’appelle « Faire dormir ses pensées », il est daté du 19 octobre 1927. Alain écrit par exemple – je le connais presque par coeur :

« Il faut du génie pour endormir les pensées par une pensée supérieure, et dormir avant la bataille, comme on conte d’Alexandre et de Napoléon. »

Et il poursuit :

« Il y a une meilleure méthode. Nous avons bien plus de puissance sur notre corps que sur nos pensées. »

– Ca alors ! Mais c’était justement le problème. Ton corps n’acceptait plus rien de ce que tu voulais lui communiquer. Tu pensais : je veux dormir. Et ce corps t’envoyait paître : si je veux !

– C’est tout à fait ça. Alors figure-toi : pour Alain, cette puissance que nous avons sur notre corps lorsque le moment est venu de dormir, c’est une capacité à le disposer : « Savoir s’étendre et s’allonger (…), ne plus pouvoir tomber. » Nous voici dans le vif du sujet : « Il importe donc que tout soit descendu au plus bas ; que tout soit étalé, étendu, on dirait presque répandu. » Chaque mot compte. Alain se transforme en un magicien qui use des mots et de leur pouvoir.

– Etalé, étendu, répandu…

Il ne faut pas s’en tenir seulement au rythme ou à la sonorité des mots. Ils ont un sens et Alain le précise par une image : «  Un sac de pommes jeté à terre prend naturellement cette position. » C’est bizarre, parce qu’en rapprochant le sac de pommes et l’idée de le jeter à terre, j’avais gardé à l’esprit qu’il s’agissait de pommes de terre ! Mais ce sont des pommes. Quand on le jette à terre, toutes ces pommes se répandent, chacune descend le plus bas qu’il lui est possible. Une dernière, encore en équilibre, se laisse glisser encore un peu plus bas. Alain parle des « travaux de la pesanteur ». Il donne encore d’autres images : « Un chien, et surtout un chat » prennent la même position, cèdent de même à la pesanteur.

– Un chat, cela doit te parler !

– Oui, mais quand j’ai lu ce texte, c’est le chien qui m’est resté en tête. J’ai très peu d’expérience des chiens. Mais je me suis représenté celui-ci s’enroulant sur lui-même, et cherchant à s’enfoncer un peu plus dans le sol à chaque demi ou quart de tour qu’il effectuait. Tu sais, un chien un peu maladroit, qui fait de grands mouvements, qui commence à fermer les yeux et laisse tomber un reste de bave…

– … qui glisse, lui aussi, vers le bas.

– Exactement ! Il n’y a qu’un chien, quand on y pense bien, pour être capable de se laisser entraîner à ce point dans le sens de la gravité.

Trois coups résonnent depuis le clocher de l’église. Les deux hommes se regardent et semblent se comprendre sans avoir besoin de prononcer un mot : quelle idée ils ont eue de s’installer devant cette église toute entière vouée à l’élévation, pour y partager une telle leçon d’horizontalité ! Existe-t-il une sagesse plus terrienne, plus étale, que celle d’Alain ?

H. en arrive à la dernière phrase du texte d’Alain. Je reprends la plume pour m’adresser à vous, cher lecteur, et tenter de vous faire goûter du mieux que je pourrai cet extrait plein de magie :

« Vous qui voulez dormir, ne refusez rien à la pesanteur ; laissez-vous doucement choir. »

Dormir, la pesanteur, doucement choir… Vous, vous qui, ne refusez rien…

Ne refusez rien. Voilà. C’est la cheville à laquelle la phrase tout entière s’accroche. Des heures pour trouver et agencer ces trois mots, à moins que ce fût une inspiration subite… Là est la magie.

Cela faisait quatre mois qu’il ne dormait plus que deux heures par nuit. Il a lu ce texte. Le soir même, il s’est endormi pour une longue nuit de neuf heures.

Il s’est endormi en songeant au chien. Il ne pensait plus, il songeait déjà !

Il s’est abandonné. Il a laissé agir la pesanteur, sans rien lui refuser. Il s’est laissé choir.

Il n’a rien refusé à la puissance conjuguée de la pesanteur et des mots.

Le pouvoir des mots. L’abandon aux mots.

Un siècle après, les mots du philosophe ont continué à agir. Un autre homme a chu. Tout doucement. Il n’a pas chuté, il a chu.

Chu parmi les pommes. Alain aurait pu parler de gravité. Newton. Un choc sans violence, mais un choc tout de même. Il a préféré la pesanteur. Une dernière pomme roule. Le sommeil est là.

Je ne vous dirai pas : le sommeil espéré. Non, plutôt : le sommeil qu’il a cessé d’espérer. Le sommeil inespéré. C’est toute la différence.

Alain parle une langue de sorcier. La langue de ceux qui disent : il va pleuvoir ; tu feras une rencontre demain ; ton enfant vivra en bonne santé. Ce qu’ils disent s’accomplit toujours, du moment qu’on y croit, du moment que le sorcier lui-même y croit. S’il se trompe, il cesse d’être sorcier : ce n’est pas une sinécure ! Sa position est fragile. Mais ses prédictions n’en sont que plus solides. Les mots du sorcier font advenir.

Dors, dit-il. Et H. dormit.

Il faut bien reconnaître que l’affaire est peu banale. Mais H. croit – et moi aussi – au pouvoir des mots. Au pouvoir des mots et de deux images : le chien ; le sac de pommes. Comme un résumé mnémotechnique. En s’installant sous sa couette, il lui suffit de convoquer ces deux images, le chien, les pommes, de les identifier et de s’identifier à elles, pour que la magie opère. D’autant qu’il ne s’agit pas seulement de rendre possible l’endormissement, ce qui est en somme relativement banal pour la plupart des gens, mais plus encore de limiter les réveils intempestifs, parfois après une demi-heure seulement de sommeil, face auxquels on se sent tellement impuissant.

Rien, je suppose, n’était en trop parmi les étapes parcourues dans les premiers épisodes de ce feuilleton. Il avait fallu cultiver patiemment ce potager en révolte, ce corps têtu et réfractaire, pour que, le moment venu, quelques mots venus d’ailleurs trouvent les voies de la puissance. Entendre la voix d’Alfonsina Storni, la poétesse argentine, et celle de la bibliothécaire. Ecouter la musique de Couperin et les clignements d’yeux d’un oiseau renaissant à la vie.

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Il y a pourtant une chose qui m’intrigue : H. a dit tout à l’heure qu’Alain se transformait en un magicien qui use des mots et de leur pouvoir. Cependant, une expérience comme celle de l’oiseau qui clignait des yeux ne relève pas d’un pouvoir des mots. Au contraire, H. croyait explorer – et moi avec lui – les ressources d’un langage du corps qui ne passerait pas par les mots. Quelle contradiction ! Peut-on s’en tirer en pensant que H. s’est laissé convaincre par des mots (ceux du philosophe) de renoncer (pour sa part) à s’exprimer par des mots ?

Mais peut-être la magie des mots d’Alain vient-elle de ce que ceux-ci ne sont là que pour mobiliser des images : une pomme qui roule, un chien qui tourne sur lui-même, une pesanteur qui impose à tout être et à tout objet dormeurs le même mouvement d’une ascèse descendante. Que de mots pour signifier le renoncement aux mots !

Quelque chose cloche… Je n’ose pas interroger H. par peur de réveiller – c’est le cas de le dire – sa crainte que se dissipent les effets de ces phrases qui lui ont rendu le sommeil. A moins que…

Oui, à moins que justement l’erreur, la faute de raisonnement, soit là : parler du sommeil comme d’une sorte d’objet que l’on perd et que l’on retrouve, un objet qu’une technique appropriée rendrait à celui qui l’a perdu ! C’est un abus de langage ! Un piège ! Le sommeil est un état, pas un objet. Un état qui alterne avec la veille, jour après jour, nuit après nuit. Rien n’est acquis une fois pour toutes. Rien n’est définitif. Vous dormez une nuit, mais la nuit suivante tout est à reprendre. C’est comme faire un cours « réussi » quand on est prof. Si vous y arrivez, quelle angoisse à l’idée qu’au prochain cours, il faudra tout recommencer à zéro ! Et même pire : plus le cours a été réussi, plus il sera difficile de l’égaler au cours suivant ! Une performance ne se répète pas…

Bon, il va falloir essayer d’interroger H. avec suffisamment de tact pour ne pas l’effrayer.

– Dis-moi, H., depuis que tu a retrouvé le sommeil, tu dors toujours bien, apparemment.

H. parut surpris :

– Toujours bien…

répéta-t-il, visiblement incrédule.

– Mais cela n’existe pas !

Il commença à rire. Doucement, puis de plus en plus fort, longuement. Ses joues se gonflaient et rosissaient comme celles d’un trompettiste. Ses yeux pleuraient. Des veines apparaissaient sur son front. Il voulut parler, mais s’étrangla.

Son rire était humiliant pour moi. Il n’avait pas vocation à être partagé. H. riait de moi, il « se » riait de moi, me transperçant les de sa jovialité. Comme si je ne l’avais pas un peu accompagné, l’an dernier, vers cet état de bien-être retrouvé. Il mit longtemps à se calmer.

C’est comme si tu demandais à un ancien dépressif profond s’il est désormais capable de se maintenir du matin au soir dans l’état de félicité qu’un moine bouddhiste n’atteint qu’après de longues années de méditation et de pratique religieuse. Comment imagines-tu que l’on saute ainsi d’un extrême à l’autre, en un seul bond ? Je suis guéri, tu comprends ? Guéri, cela ne signifie pas atteindre une perfection illusoire. Cela signifie tout d’abord que l’on ne souffre plus. Faut-il avoir atteint le « Satori » pour pouvoir prétendre que l’on a cessé de souffrir ?

Je le revoyais avec ses yeux cernés qui le faisaient ressembler à un vampire. « Suis-je bête ! », me disais-je intérieurement, mais il m’avait vexé. La susceptibilité que certains me reprochent parfois, probablement. Il paraissait s’en ficher.

Il poursuivit :

Je m’endors assez vite en général. Après une première tranche de trois heures quatre heures, même, parfois , je me réveille. Je joue du piano, j’écoute des podcasts, ou j’écris. Si je dépasse deux heures et demi ou trois heures, je ne parviens plus à me rendormir. Dans ce cas, j’essaie de compléter mon sommeil dans la journée. Les meilleures journées sont celles où je n’ai aucun engagement : je me couche et me relève alternativement. Je parviens ces jours-là à une réelle sensation de bien-être. Mais en général, je traîne encore une fatigue accumulée durant mes mois d’insomnies. Par ailleurs, à chaque fois que je m’engage dans l’écriture d’un article de politique locale, je perds le sommeil à nouveau durant les deux ou trois jours que cela me prend. Ce sont des « rechutes » qui me rappellent que mon état actuel reste fragile, plutôt que de me réjouir prématurément.

– Oui, je comprends.

Je ne suis pas sûr que mon corps ait totalement renoncé à m’entraîner dans son suicide. Et plus que tout, je sais que rien n’est jamais acquis, qu’à une bonne nuit risque de succéder une assez mauvaise. Chaque nuit est un nouvel exercice.

– Tu as déjà été prof ?

– Oui, pourquoi ?

– Parce que c’est un peu la même chose : un cours réussi laisse tout en jachère pour le cours suivant, il faudra tout réinventer.

– Oui, c’est une jolie comparaison. En fait, je suis non seulement envahi par les mots, mais aussi par des images, des scènes, des personnages. Ce sont les fruits de mon imagination et de ma mémoire. Je suis submergé par un imaginaire qui prolifère en tous sens. Tu te souviens quand je t’ai commenté les Barricades mystérieuses de Couperin ? Les soupers de la Régence, les courtisanes, les musiciens de la Cour… Face à mon corps, il n’y a pas un esprit, pas non plus un mental comme on me le dit parfois. Il y a un intellect. Plein comme un œuf. Des morceaux d’échafaudages, des lumières, des couleurs, des explosions et des cris, des dates, des calculs, des souvenirs, des projets…

– L’esprit, le mental, le psychisme, l’intellect… Il faudrait réfléchir sur l’âme aussi. Tu n’as jamais voulu lire le Traité de l’âme d’Aristote, je te l’avais conseillé. Et puis ce n’est pas tout. Sous un certain angle, l’esprit peut être vu aussi comme un « double » du corps. Tu devrais y penser. Tout à l’heure aussi, quand nous nous sommes rencontrés, tu m’as parlé d’un mécanisme qui risquait de se dissiper. Tu parles du déclic suscité chez toi par le texte d’Alain. Mais je crois que ce terme de mécanisme n’est pas le bon. Tu dis toi-même que chaque nuit est différente. Tu devrais lire Marc Bloch : pour lui, faire de l’histoire, ce n’est pas appliquer des règles ou des principes scientifiques. C’est plutôt une affaire de dosage, de doigté, comme le travail d’un artisan… Le sommeil, l’écriture, la marche, parler une langue étrangère : c’est en partie pareil. Il n’y a pas de mécanismes dans tout cela.

– La marche… La danse peut-être. Ou le chant.

– Certainement. Lis le cahier « Art et esthétique » de Paul Valéry.

– Tu dois avoir raison. Je n’ai pas osé te dire, tout à l’heure, que le jour même où j’ai retrouvé le sommeil, j’ai été confronté à un assaut de psoriasis, comme cela ne m’était plus arrivé depuis 7 ou 8 ans. On colmate une brèche, et voilà que toute la puissance destructrice du corps vient déverser sa rage sur un autre point faible : la peau.

(A suivre…)

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