Mr Paul B. Gribble, l’Américain du Maresclé

Mr Gribble a vécu à Pénestin – par intermittence il est vrai – pendant 12 années, de 1927 à 1939, face à la plage du Maresclé que l’on appelait à l’époque « la plage de l’Américain ». Ce nom s’est conservé pendant deux ou trois décennies. Sur le terrain de 7 hectares qu’il y a acquis, il a fait construire une maison face à la mer dans le style de celle, toute proche, de Jean-Emile Laboureur, son grand ami. Leur architecte commun lui a installé les mêmes linteaux de granit au-dessus et sur les côtés des portes et des fenêtres, créé des courbes élégantes sur le toit autour des lucarnes, ou composé une façade ornée de fenêtres rondes, étroites, larges, toutes différentes les unes des autres.

Dans les écuries, il entreposait ses calèches

Les écuries, dotées de 5 grandes et hautes portes, sont majestueuses. Mr Gribble y logeait ses chevaux et entreposait ses calèches. De quoi en faire rêver certains. Le bâtiment, toujours là, n’a pas beaucoup changé. Un immeuble blanc de trois étages que les riverains connaissent bien, le plus laid de toute la zone, le seul à surplomber effrontément cette côte encore assez protégée, ne comptait à l’époque qu’un seul étage. C’est la « colonie Dunlop », nouvelle propriétaire du domaine après le départ de Mr Gribble, qui a commis un péché mortel contre l’esthétique et le bon goût en la prolongeant de deux étages pour en faire cette horrible verrue de style baulois. Mr Gribble, lui, aurait finalement été en conformité avec la loi Littoral votée un demi siècle plus tard. Sur ce chancre, on différencie bien l’ancienne architecture de la base, avec ses linteaux là aussi, et la modernité sans charme des deux étages qui lui ont été infligés. Le centre OUL a pris la suite de la « colonie Dunlop » et y a ajouté deux ou trois bâtisses supplémentaires.

Paul B. Gribble tirait sa fortune de la fabrique de cartonnages qu’il dirigeait outre-Atlantique. Cette industrie était à l’époque florissante, avec les progrès de l’industrie papetière, mais aussi les besoins en emballage suscités par le développement du transport des marchandises, alors que le plastique ne l’avait pas encore supplanté. Good business, assurément !

« Comment, vous n’avez pas encore l’eau courante ? »

Alors, que fait un riche Américain, lorsqu’il vit une partie du temps à Pénestin et souhaite bénéficier d’un confort « à l’américaine » ? « Comment, you Frenchies don’t yet have running water, l’eau courante, in your homes ?? » Aussitôt dit aussitôt fait, Mr Gribble sera le premier résident de Pénestin à bénéficier d’un approvisionnement en eau courante !

Il y a un puits à plusieurs centaines de mètres de son home. A son emplacement se trouve aujourd’hui, une cahute taguée et puant les excréments. Il y fait installer une pompe et une canalisation personnelles, cette dernière surplombant d’abord la dune, puis le large ruisseau qui coulait à l’emplacement du chemin actuel descendant à la plage. Ce ruisseau, soit dit en passant, était alimenté par toute la zone, très humide, comprenant l’actuelle friche de Loscolo que l’on veut transformer maintenant en Parc conchylicole. Sur les bords du chemin, vous trouvez encore des joncs et autres plantes aquatiques qui témoignent de cette époque ancienne.

Les gamins y jouaient aux « barres fixes »

Cette sorte de pipe-line est demeurée au moins jusqu’aux années 1950, où les gamins y jouaient encore aux « barres fixes » ! Elle se prolongeait ensuite sous terre pour rejoindre le réseau compliqué installé au sous-sol de la « maison de l’Américain ».

Et à part cela, que faire d’autre de son argent ? Une propriété digne de ce nom doit avoir une voie d’accès qui impressionne les visiteurs et flatte l’orgueil du propriétaire. Le portail est toujours présent, sur l’allée du Bihen qui remonte vers les terres après le Centre Nautique au Poudrantais. Haut de plusieurs mètres, il porte lui aussi des « linteaux » décoratifs du même style que la maison sur toute la surface de ses deux piliers qui entourent la grande grille. Ensuite, une allée cavalière longue de 500 mètres, toujours présente, mène à la propriété bordée de grands arbres plantés à l’époque par Mr Gribble. L’ensemble, bien entendu, faisait à l’époque partie des 7 hectares du domaine de l’Américain.

Un employé était préposé au « piège à vaches »

L’allée croise un sentier qui permettait à l’époque le passage des vaches. Afin de ne pas risquer un accident, un employé était préposé au « piège à vaches » dont il reste deux piliers de ciment avec leurs anneaux de fer. Lorsque l’arrivée d’une calèche ou d’une automobile était annoncée, il faisait pivoter une sorte de large portail qui empêchait le passage des vaches. Puis il le ramenait dans l’autre sens, afin de canaliser les vaches vers la suite du sentier et d’éviter qu’elles ne s’égaient de part et d’autre sur l’allée cavalière.

Tout au long de l’allée, on reconnaît aisément les poteaux d’époque qui délimitaient le vaste domaine. Souvent, ils contiennent une tige de fer qui a rouillé, s’est ainsi dilaté et a fait éclater la pierre. Cette profusion de signes, de traces, d’indices renvoyant au passé est proprement fascinante. Heureux les géographes, spécialistes des « paysages », dont c’est justement la spécialité de détecter et d’interpréter les multiples signes qui démontrent l’évolution des lieux au cours du temps ! Ils sont proches en cela à la fois des détectives, des psychologues et des spécialistes de cinéma, dans ce large domaine qu’on appelle en général l’herméneutique, la science de l’interprétation.

Mr Gribble a revendu son domaine à l’approche de la guerre, en 1939. Je n’ai pas d’informations précises sur les raisons de son départ, à part, bien sûr, son souci de se prémunir des effets de la guerre à venir. Je ne sais rien non plus de sa vie sociale, tant aux USA qu’à Pénestin, mis à part son amitié pour Jean-Emile Laboureur, rencontré alors que celui-ci séjournait au Etats-Unis.

Si vous en savez plus, n’hésitez pas à compléter les informations contenues dans cet article. A l’orée de nouvelles transformations (et de l’installation de nouvelles canalisations !), cela a du sens, il me semble, de faire connaître l’histoire riche des lieux que nous foulons chaque jour sans y penser. Et cette histoire est aussi bien sûr celle des paysans pauvres, des artisans ou des mytiliculteurs, qui partageaient un même espace avec des notables, voire des millionnaires, dont le mode de vie était à des années lumières du leur.

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La majeure partie des informations développées ici, qui complètent celles dont je disposais lundi en écrivant l’article « Pénestin a voté », m’a été fournie par Olivier Ladmirault que je remercie ici.

1 commentaire sur “Mr Paul B. Gribble, l’Américain du Maresclé”

  1. Article super interressant qui parle à tous les vieux Pénestinois .Effectivement dans ma famille on a utilisé longtemps ce terme de “plage de l’Américain” et je vois encore en mémoire toute cette installation pour pomper l’eau ainsi que le pont à vache .Pour ce qui est de la surélévation de la maison ,malheureusement le maire de l’époque (maitre à penser du maire actuel) se souciaitt beaucoup plus de faire des lotissements sur ses terrains que de l’environnement (quel gachis, qui d’ailleurs continue)) .

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