Hier matin, je parcours les articles du Monde numérique et je m’aperçois que de 8 à 12, les élèves de Premières générales et technologiques planchent sur le Bac de français. J’ai commenté plusieurs fois, ces dernières années, les sujets de philo, jamais encore ceux de français.
Louise d’Epinay… Connais pas. Le texte commence ainsi :
« Je crois, mon ami, qu’il est fort difficile de prescrire des règles sur l’amitié (…) »
Ca se tient ! Cette dame écrit, à un homme qu’elle désigne comme son ami, quelque chose concernant l’amitié. Et elle s’y connaît suffisamment en littérature pour rapprocher dès la première phrase le destinataire de sa lettre et le sujet dont elle veut l’entretenir : toi ami de moi, moi parler à toi sur amitié.
Quant à toi, élève de Première, on t’a certainement briefé sur comment te comporter face à un cas comme celui-là. Tu vas comparer le fond et la forme, le sujet et son contexte. Intérieurement, tu te diras peut-être que ce serait plus drôle d’avoir un texte dont l’auteur traiterait de la haine face à un de ses ennemis. Ou bien de la haine face à un ami. Ou de l’amitié face à un ennemi…
Thèse, antithèse, clash !
Mon coco, tu es là pour bosser et ce n’est pas encore toi qui choisis les sujets du Bac. Alors, paragraphe 1, la dame est très relativiste : selon elle, chacun applique ses propres règles. Paragraphe 2, antithèse : si, si ! Il y a quand même des points sur lesquels « on est forcé de se réunir ». Ce « forcé » ne te plaît pas beaucoup. A moi non plus.
Paragraphe 3 : clash ! Que faire « s’il s’élève une querelle » ou une « bouderie » ? « Eh, laissez, laissez ce commerce de misère et d’ergoterie à ces coeurs vides et à ces têtes sans idées. » Par exemple, Vic fait la gueule : tu l’insultes (« tête sans idées ! », « coeur vide ! ») et tu lâches l’affaire ! C’est radical. Pas très raffiné.
Le moment est grave. Faut-il finalement opter pour la disserte ? Tu relis quand même le sujet sur le commentaire de texte, et son titre pour commencer.
« 1. Commentaire de texte
Objet d’étude: littérature d’idée du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Vous commenterez le texte suivant :
Louise D’ÉPINAY, Histoire de Madame de Montbrillant, 1818. »
Tu n’avais pas remarqué l’intitulé ? 16e / 18e ; le texte : 1818. Tu fais italien langue 2, donc tu sais qu’en italien le 18e, « l’Ottocento », ça va de 1800 à 1900. Mais là, c’est du français !
Sacrée énigme ! Il doit bien y avoir une raison. On vous a bien incités à lire attentivement le sujet et ça, ça en fait partie. Tu regardes autour de toi. Ils ont tous la tête baissée sur leurs feuilles. Certains ont commencé à écrire. Personne n’a l’air spécialement étonné.
La bouderie, une allusion à la Terreur ?
La prof vous avait dit que Mme d’Epinay était proche de Rousseau. Il est mort en quelle année ? Et elle ? Si elle a publié en 1818, elle a vécu la Révolution, puis l’Empire. Si ils ont mentionné cette date, c’est qu’il faut en tenir compte. La bouderie est-elle une allusion à la Terreur ? Et Napoléon, il avait beaucoup d’amis ? Ah ! Les « Cent-Jours » peut-être.
Voilà un bref aperçu des réflexions qu’un élève plutôt bon est susceptible de se faire. Pour ma part, j’ai à peu près 55 ans de plus que vous, en d’autres termes quatre fois votre âge, et au Bac de français, je n’ai eu que 9/20. Je suis tombé sur Diderot. J’avais fait une impasse… Après coup, je sais que j’avais tort, et que la lecture de Diderot un peu plus jeune aurait changé ma vie.
En tout cas, comme je suis chez moi et pas dans une salle d’examen, je lis direct les commentaires et les corrigés dans le Monde. Louise de l’Epinay est morte en 1783. Elle a commencé à écrire son texte vers 1756 et il n’a été publié qu’en 1818, après sa mort. CQFD, mais difficile à deviner… Une quantité de parents ont écrit pour demander des explications. Le journaliste du Monde ne s’est pas trop mouillé, mais il a tout de même écrit qu’il aurait mieux valu préciser entre parenthèses : « publication posthume ».
Il n’a pas tort. Les rédacteurs du sujet que vous avez eu sous les yeux auraient pu se mettre un peu à votre place. Cela s’appelle de l’empathie, et cela a quelque chose à voir avec l’amitié. Ils ont peut-être pensé que les élèves, de toutes façons, même si on le leur dit, « ils » ne lisent pas en détails les énoncés des sujets. Et puis, « ils » n’ont pas besoin de comprendre, puisque le sujet, c’est l’amitié, alors 18e, 19e, ça ne change pas grand chose. Voilà un « ils » pas vraiment amical qui insiste sur votre étrangeté et votre distance par rapport à eux… Il signifie plus ou moins : ne cherchez pas à comprendre ces lycéens, ils ne sont pas faits du même bois que nous.
Résultat, ils vous « balancent » dans les dents un sujet sur l’amitié, l’air de dire : « démerdez-vous avec ça ! » S’agit-il d’une faute professionnelle ? Je ne crois pas. Disons plutôt qu’il s’agit d’un symptôme : on oublie parfois que les élèves cherchent eux aussi à comprendre les raisons de ce qu’on leur demande.
Je conclus par une anecdote. Il y a dix ans à peu près, j’avais préparé des panneaux pour les journées Portes Ouvertes de la Faculté des langues de Nantes. J’avais mis en avant deux idées dont je savais que mes collègues férus de syntaxe ou de langue de spé(cialité) ne les apprécieraient que moyennement : pour faire des langues, il faut entraîner son oreille, alors jouez de la musique ! Pour étudier les langues, il faut aimer les gens (comme pour faire du journalisme, ou pour exercer une fonction d’élu, par exemple…), alors souriez-leur ! Cela compte autant que la grammaire.
Le Président de l’université entre dans la pièce et regarde mes petits montages powerpoint. Il réfléchit un instant, puis son visage s’éclaire :
« ‘Aimer les gens’ : mais bien sûr, vous avez raison, c’est la base de tout le reste ! Je peux vous dire que moi qui suis avant tout prof avant d’être président de cette maison, j’aime les étudiants. J’aime les étudiants, ça, oui ! Sinon, je ne ferais pas ce métier. D’ailleurs, dans l’Antiquité, la pédagogie était proche de l’amitié, presque une forme d’amitié… »
Il s’enflamme (moi aussi d’ailleurs). Quelques lycéens nous regardent et mettent leurs mains devant leurs bouches pour éviter de pouffer trop bruyamment. Nul n’est prophète en son pays…
[. Un décalage entre les attentes des candidats et l’intitulé du sujet s’est également manifesté, cette année, lors de l’épreuve anticipée de français. Cette fois, pas question de jour 1 et jour 2 : tous les candidats ont passé la même épreuve. Mais le sujet du commentaire portait sur un texte posthume de Louise d’Epinay (1726-1783), femme de lettres contemporaine de Jean-Jacques Rousseau. Daté de 1818 puisque publié après sa mort, il a jeté dans les bras du hors-sujet des candidats ayant cru de bonne foi à un texte romantique. « J’ai corrigé peu de commentaires probants, reconnaît Catherine Canal, enseignante en lettres classiques au lycée européen de Villers-Cotterêts. J’ai vu des élèves ayant appris leurs fiches qui, croyant avoir affaire à une autrice romantique, ont lu de “l’expression des sentiments”… C’était un très beau texte, mais il aurait fallu être un peu guidé. »
Le Monde 7.7.2026 ]