Fierté

Frédéric, droit et immobile, effectue le salut militaire. Il demeure ainsi durant les longues minutes que dure l’hommage : sonnerie aux morts, dépôts de gerbes, minute de silence, Marseillaise. Seule semble compter la scène intérieure où ses principes ont pris corps. Des principes, des valeurs, qui charpentent de part en part ce qu’il est et ce à quoi il croit. Servir son pays, don de soi, fidélité, courage, engagement, sacrifice, fraternité…

Il se revoit à 18 ans, en 1991, dans le désert entre le Koweit et l’Irak. Cela fait 35 ans déjà. Face à lui, 30 chars irakiens disposés en une seule ligne. L’attente. L’air brûlant bourdonne dans ses oreilles. Des flaques d’huile apparaissent sur le no man’s land, sous l’effet de la chaleur. Ce seront bientôt des flaques de sang. Ceux d’en face, cloués dans leurs tranchées, sont devenus sourds après un mois de bombardements intensifs. Lors de l’assaut, leurs chars titubent sur la caillasse, les hommes meurent par dizaines. Le prix du sang est partagé.

On demeure profondément ce qu’on a renoncé à être

Frédéric a passé trois ans dans une unité de cavalerie. Il l’a quittée pour ne pas imposer à son épouse Béatrice la vie des casernes et des missions lointaines. Mais une partie de lui n’a jamais quitté l’armée. On demeure profondément ce qu’on a renoncé à être. C’est cet autre qui apparaît sur la photo. Un visage qui n’est pas le sien. Il l’admet lui-même, un peu surpris tout de même, lorsque je la lui montre. Béatrice aussi. C’est notre expérience à tous, poussée à son paroxysme. Lui, Frédéric, s’en dit fier.

Cela fait des années que je vais quasiment à toutes les cérémonies du 8 mai et du 11 novembre. Pour la mémoire, pour les échanges. Mais cette année, les liens se resserrent. Lorsque le président des Anciens Combattants conclut son intervention en criant « Vive les Armées ! », j’applaudis sans réserves. Je chante la Marseillaise aux côtés d’élus, d’anciens adversaires politiques, de militants de la minorité. La perspective d’une guerre possible rapproche ceux qui d’ordinaire vivaient séparés : militants et militaires, gauche et droite, jeunes et vieux…

Lorsque les enfants des écoles lisent Liberté de Paul Eluard, aucun ancien à la poitrine couverte de médailles ne se récrie en le traitant de communiste. Eluard fut un Résistant actif, utilisant le pouvoir des mots pour organiser, encourager, consoler et faire rêver. Des tracts portant son poème furent parachutés dans les campagnes par des avions anglais.

Oui, nous étions plusieurs à nous mêler sans honte, dans le respect mutuel, à ceux que nous avions combattus. Aucun d’entre nous ne leur a lancé au visage Sétif ni les Aurès. Calculez ! Pour avoir fait la guerre en Algérie, il faut maintenant approcher les 85 ans. Voilà belle lurette que je cherche davantage à recueillir la mémoire de ces anciens peu bavards la plupart du temps qu’à pointer sur eux un doigt accusateur.

Aurais-je été meilleur qu’eux à 20 ans, moi qui fus con au point de défendre Pol Pot et les Khmers rouges lorsqu’ils massacrèrent leur peuple dans des conditions innommables ? Je m’en veux aujourd’hui encore. La culture n’a jamais protégé de la connerie, ni hier, ni aujourd’hui. Elle aide comme elle peut, charriant pêle-mêle vérités et illusions. Elle n’en est pas moins indispensable.

La politique est faite de symboles

Deux élus, Hélène et Noël, ont su convaincre Christian Mahé d’accomplir un geste fort : conserver le superbe décor de La Cantatrice Chauve, cette grande horloge aux multiples rouages, cadrans et flèches, dans un lieu représentatif de notre commune pour signifier à quel point celle-ci est fière de ses artistes. La politique est faite de symboles et c’en est un. La décision devra encore être actée en Conseil Municipal.

Ils sont au moins 100 artistes sur les 2000 habitants de Pénestin, qui manient les mots, les couleurs, les matières, les formes et les sons ; affrontent le public avec leurs voix et leurs corps ; inventent, transforment, doutent… Ils font leur miel des différences qui souvent nous effraient : celles du passé et du futur, des cultures et des langages, et désormais, peut-être de plus en plus, celles de la guerre et de la paix.

Rien n’est plus étrange, ni plus étranger, qu’un ennemi lorsqu’on s’en découvre soudain un. Ni qu’un combattant, actuel ou ancien, qui s’est proposé pour mettre sa vie en jeu au nom de valeurs. Rien n’est plus étrange que la guerre. Elle renverse les hiérarchies, les rythmes de nos vies, le sens du temps et de la patience, celui du courage et de la peur.

Le film finlandais « Jamais seul », diffusé sur ARTE le soir du 8 mai, était bienvenu. Il montre un village occupé par les nazis et dont certains habitants alimentent « ceux de la Montagne » au risque de leur vie.

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », rappelait Victor Hugo, cité par le maire dans son discours au cimetière.

Il fut un temps où la Vilaine était une frontière. La Poche de Saint-Nazaire a duré 9 mois. Dans les criques entre Maresclé et Loscolo, les nuits sans lune abritaient le départ de barques silencieuses vers Damgan et Sarzeau. Si une patrouille allemande survenait avant que les fugitifs atteignent leurs embarcations, ils se jetaient sous les ronces. Tréhiguier était certains jours sous le feu croisé des FFI et des Américains, en face, et des Allemands, chez nous.

Un jour, une fillette agonisa plusieurs heures sans que personne osât lui porter secours.

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