Samedi dernier est mort en Allemagne le plus grand philosophe encore vivant : Jürgen Habermas. Il avait 96 ans. Outre une oeuvre totalisant des milliers de pages, il n’avait jamais cessé de s’exprimer sur l’actualité, des années 1950 à la guerre en Ukraine, dans ces journaux soutenus par une barrette de bois que les Allemands aiment lire dans les cafés. Son influence s’étendait aussi aux principes de l’enseignement dans les écoles, dans cette Allemagne qui, après le nazisme, a voulu former des citoyens capables de résister aux slogans et de penser par eux-mêmes.
Ma fille allait justement à l’école en Allemagne quand elle était enfant. Quand nous avions une discussion sur un sujet quelconque, elle tendait sa petite main vers moi et réclamait : « des arguments ! » Apprendre à argumenter faisait partie de son instruction : écouter l’autre, justifier ce qu’on avance, répondre aux objections.
Depuis une trentaine d’années, cela s’est peut-être un peu perdu, de même que les cours d’histoire qui rappelaient les horreurs du nazisme pour que cela ne se reproduise plus jamais. Les professeurs en ont peut-être parfois fait beaucoup ; et les jeunes n’ont-ils pas tendance à faire le contraire de ce qu’on essaie de leur transmettre ? Mais si vous regardez une émission de débat à la télévision allemande, vous verrez vite — même sans comprendre la langue — que la discussion est souvent plus organisée et plus respectueuse de la parole de l’autre que chez nous.
Jürgen Habermas a développé ce qu’il appelait une « éthique de la discussion ». Selon lui, le conflit est normal dans une démocratie : les opinions sont différentes, parfois opposées. Mais ce conflit suppose une base commune, des principes partagés : accepter que les arguments comptent plus que les soupçons ou les attaques personnelles (on commence d’ailleurs souvent par « discuter des règles de la discussion »). Les conflits sont inévitables, mais ils doivent pouvoir être tranchés par la force des arguments plutôt que par l’argument de la force, et on entre ici dans un domaine riche et passionnant.
Bien entendu, toute ressemblance avec la période actuelle d’entre-deux-tours des Municipales serait purement le fruit du hasard…
Merci beaucoup pour votre travail c’est une plaisir pour moi.. Je suis une nouvelle lecteur, votre style et J’admire votre style, impartialité et votre façon d’éclairer sans biais visible. Bravo
Superbe article.
Un grand merci Gérard pour nous avoir partagé ces quelques lignes sur l’homme de bien qu’était et que restera Jürgen Habermas. Sa philosophie, tournée autour d’une recherche du bien vivre ensemble, saura, je l’espère, infuser dans la conscience collective.
Je retiendrai de ce grand philosophe ses réflexions sur la vulnérabilité sociale qu’il a ajoutée à la pensée (trop abstraite ?) de John Rawls, rappelant que la justice ne saurait produire une société démocratique et harmonieuse sans la présence complémentaire de la solidarité.
C’est dans l’ouverture à l’autre en tant qu’autre, l’échange sans préjugés, l’argumentation saine et honnête (alimentée par l’envie de donner le meilleur de soi-même dans ses propositions), et, naturellement, l’éventuelle remise en question de nos positions, que nous devons penser notre cohabitation dans un monde commun.
Si cela reste un idéal démocratique, j’aime à penser qu’un effort est possible pour retrouver un usage courant de ces principes fondamentaux.
La pensée d’Habermas est une mine d’or dont notre humanité pourrait bien extraire des pépites pour (re)construire une base solide du bien vivre ensemble, entre argumentation et bienveillance.
Encore merci Gérard !
Merci à toi, Evan !