Les trois poteaux de ciment présents sur cette photo auront disparu cet après-midi. Ils ont déjà été débarrassés des fils électriques qui ont abîmé le paysage pendant des décennies sur le GR 34, entre le Maresclé et Loscolo. Ils sont nus et cette nudité grisâtre les rend tristounets, presque nostalgiques (Oh ! Le vilain mot, comment peut-on dire cela !) Je veux dire par là qu’ils font penser aux friches industrielles dont on a su parfois tirer un bénéfice esthétique : des lieux de culture souvent, comme à Glasgow, en Ecosse, ou à Berlin-Est. Mais je suis bien d’accord avec vous, on se portera beaucoup mieux sans eux.
Les poteaux de bois des télécoms ont été enlevés il y a trois ou quatre semaines. Il a fallu des machines costaudes pour les arracher du sol, et parfois de l’ingéniosité comme sur ces chemins où les machines ne pouvaient pas passer. Il fallait alors les attaquer à la tronçonneuse en calculant bien le sens de leur chute, comme pour un arbre. Pour ma part, je me souvenais du jour où une petite chatte de quelques mois avait grimpé tout en haut de l’un de ces poteaux, avait miaulé son désarroi, et s’était laissé guider, pour redescendre, par la voix d’un humain passionné de langues étrangères, « tu plantes bien tes griffes et tu descends en reculant, oui, à l’envers, la tête en haut et le cul vers le bas », contrairement aux branches d’arbres qui leur sont plus familières.
Les poteaux en ciment sont ceux d’EDF. Les machines d’extraction sont encore plus fortiches. Mais il va falloir deux jours pour les enlever tous jusqu’au parking de Loscolo. Maintenant que tous les réseaux sont enfouis, le paysage va regagner en clarté, en naturel. En qualité esthétique pour tout dire. Cela compte. Vous savez comme moi que l’on vient d’Asie ou d’Amérique pour arpenter le GR 34, et que les 25 kilomètres de côte que compte Pénestin sont fréquentés par tous ceux qui y dorlotent leurs genoux lestés de prothèses et affectionnent les conversations impromptues avec d’autres promeneurs connus ou inconnus.
Les paysages nous parlent
Mais si vous êtes familiers de ces bandes-frontières entre terre et mer, si vous observez saison après saison les transformations des jardins et des friches, vous aurez remarqué que depuis six mois au moins les fils abattus par les tempêtes étaient de plus en plus souvent laissés à l’abandon, inutile de les ramasser puisqu’ils seront enlevés de toutes façons. Parfois une bonne âme les accrochait à un arbre jusqu’à ce que le vent du large les arrache à nouveau. On comprend alors que le gain n’est pas seulement esthétique, mais que les réseaux désormais enfouis seront plus fiables, les pannes moins fréquentes.
Les paysages nous parlent à travers les modifications qu’ils subissent. Ils racontent les changements des modes de vie. Sommes-nous passés à l’ère post-industrielle ? Oui et non. Après l’âge de l’électricité sont venus s’ajouter d’autres réseaux, le téléphone, les câbles coaxiaux, dont nous sommes à peine en train de nous débarrasser. C’est aux géographes qu’il revient d’interpréter comment les paysages interagissent avec la vie et l’action des hommes.
Mais pour une commune comme Pénestin, dont une grande part de l’identité tient à la beauté de son littoral, cette question n’est pas qu’une affaire de spécialistes. Elle nous concerne tous : le littoral est un bien commun, une mémoire visible. La nouvelle équipe en place à la mairie fait de la réfection des sentiers côtiers l’une de ses priorités. Je vous parlais dans l’article précédent de la place de la culture et de la mémoire dans l’identité de notre commune. Ici, il s’agit d’un autre aspect de cette identité si importante à connaître à l’heure de définir une action politique : le rapport des Pénestinois à une nature dans laquelle ils puisent leur énergie, leur inspiration, leur esprit positif et plutôt optimiste.
Quant au journaliste-flâneur, je ne vous dirai pas qu’il promène son spleen à la façon de Baudelaire, mais plutôt qu’il lui arrive de saisir « l’événement » parfois minuscule, parfois plus massif, de la transformation d’un paysage. Sur la photo que je vous ai mise en tête de cet article, il vous suffit de laisser glisser votre regard des poteaux vers le premier plan, en bas de l’image, pour faire le lien avec une autre action de l’homme : le détournement du sentier côtier après l’éboulement de la falaise fin 2021 – début 2022.
Cet éboulement n’est pas seulement un phénomène naturel ni un simple effet de la montée des eaux. Il a un lien avec la décision prise plusieurs années auparavant de faire passer une canalisation d’assainissement, autrement dit d’eaux usées, sur le bord de la falaise. Canalisation qui a nécessité de creuser une tranchée, et donc d’utiliser des marteaux-piqueurs dont les secousses ont ébranlé l’équilibre déjà précaire de la falaise.
« la présence de gravier soutenant la canalisation »
La suite est racontée dans le numéro d’avril 2022 du Bulletin Municipal de Pénestin, avec un luxe de détails tel que j’en étais resté sidéré et n’en avais pas parlé à l’époque. L’article s’intitule « Eboulement au Maresclé : l’analyse du BRGM » (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) (p. 6)
« Le phénomène de type « ravinement » semble avoir été amplifié par la présence de graviers soutenant la canalisation d’assainissement située sous le chemin. »
« Sous le chemin » : une expression que les ingénieurs du Bureau de Recherches ont préféré garder floue. La canalisation n’était ni du côté intérieur, ni sous le chemin dans son milieu, mais au bord. Pourquoi ? Motus.
« Avec les forts cumuls de pluie, il semble que la tranchée soutenant la canalisation ait été saturée et que l’excédent d’eau ait été drainé par le lit de graviers. Cette circulation d’eau sous le chemin a conduit, à l’endroit où le chemin était le plus proche de la falaise, à un entraînement dans la falaise des matériaux fins (argiles) constituant l’assise du chemin, provoquant un effondrement du sentier et une rupture de la canalisation. »
Voilà le récit comme on en voit rarement d’un événement « géologique », mais où la main de l’homme est bien présente. Les ingénieurs qui l’ont reconstitué trois mois après sa survenue (et le rédacteur du Bulletin Municipal qui a publié leurs conclusions) ne manquent pas de faire apparaître les causes humaines d’une décision malheureuse qui a failli provoquer une pollution majeure de la plage du Maresclé, avec ses concessions mytilicoles et ses eaux de baignade, et qui a détruit la falaise dans l’un des lieux les plus remarquables de toute la région :
« La suppression des réseaux au droit de la falaise devrait ralentir les phénomènes de mouvements de terrain et le recul de la falaise qui en découle. »
Si la suppression des réseaux permettrait de ralentir les phénomènes qui viennent d’être décrits, cela signifie bien que leur implantation a joué un rôle majeur dans la chaîne d’événements qui a conduit à l’éboulement.
Prendre soin d’une identité paysagère
On sait quand cette implantation a eu lieu grâce au souvenir de certains riverains : 10 à 12 ans auparavant. On sait aussi qui était en charge des travaux à la mairie de Pénestin : en 2022, il était encore possible de consulter les comptes-rendus de Conseils municipaux remontant jusque vers 2008-10. Le journaliste-flâneur sera forcément tenté d’aller plus loin que le géographe ou le géologue : son métier le conduit souvent à rechercher des responsabilités. Mais à quoi bon remuer le passé ?
Rechercher une faute à expier, un coupable à dénoncer : voilà un schéma trop empreint de religion. Ne vaut-il pas mieux chercher à comprendre ce qu’un paysage blessé nous apprend sur les décisions humaines et sur leurs effets différés ? Comprendre comment une commune pourrait mieux prendre soin de ce qui fait une part de son identité, de son identité paysagère. À Pénestin, le paysage n’est pas un décor ajouté à la vie communale : il en est l’une des formes sensibles d’identité. On y marche, on y revient, on s’y ressource, on y mesure les saisons, les tempêtes, les fragilités du trait de côte. Pourquoi ne donnerait-il pas lieu à une commande publique de travaux d’artistes : écrivains, peintres, vidéastes, musiciens… ?
Le soin qu’on lui apporte n’est donc pas qu’une affaire d’esthétique et encore moins de marketing touristique. Il engage la manière dont une commune se comprend elle-même par une politique du paysage qui ne se réduit pas à “entretenir” ou à “aménager”. Elle suppose une intelligence du lieu. Une intelligence de ses beautés, de ses usages, de ses blessures, de ses limites.
Pour conclure, je vais vous raconter une scène à laquelle j’ai assisté.
Je me suis trouvé en bas de la falaise dans les premiers jours après le début de son éboulement et alors que l’eau continuait à s’écouler par au moins deux tuyaux : un petit, à mi-hauteur, ancien tuyau d’évacuation directe des eaux usées dans la mer depuis une propriété, comme il en existait beaucoup jusqu’aux années 1990, et la canalisation brisée par l’effondrement du haut de la falaise et dont le cours n’avait pas encore pu être dévié. J’avais suivi le groupe de 6 ou 7 experts et responsables de la mairie et de Cap Atlantique jusqu’à la plage, alors interdite d’accès en raison du Covid. Un homme était là, perdu dans ses pensées. Son regard se portait alternativement vers le sol et vers le haut de la falaise. Il ne parlait pas avec les autres personnes présentes. Cependant, on l’entendait marmonner de façon peu distincte. Comme il n’était guère attentif à ce qui se passait autour de lui, j’ai pu me rapprocher pour entendre ce qu’il disait. Les mots qu’il répétait presque en boucle étaient les suivants : « Ca coule moins qu’hier, quand même, ça commence à couler moins. » A un moment, il s’est tourné vers moi et a répété les mêmes mots, semblant me les adresser : « Ca coule quand même moins. » Je ne savais pas encore ce que son attitude laissait deviner : il se trouvait devant les conséquences d’une décision ancienne, impossible à effacer et dont les conséquences suivaient un enchaînement qui ne semblait pas vouloir s’arrêter. Il marmonnait ses mots comme s’il essayait de se convaincre lui-même. Comme s’il essayait d’effacer un passé trop lourd.
Il y a des passés dont on s’affranchit et qu’on oublie. D’autres, au contraire, vous poursuivent. Violemment d’abord. Puis ne subsistent que des traces… qui vous hantent.
