[ Cette image, intitulée « Clarinette » (désolé, j’en ai raté le cadrage !), a été réalisée par Jean Soulard, un jeune artiste installé à Clisson, en Loire-Atlantique, et dont les œuvres ont été exposées à Pénestin cet été. Il conçoit et réalise des images numériques inspirées de l’univers des mangas et de la fantasy. Si vous souhaitez qu’il réalise pour vous une image originale pour une occasion ou un objectif de votre choix, vous trouverez toutes les informations nécessaires sur son site : https://www.adventiceart.com ou sur son compte instagram @adventice.dessin ]
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J’ai invité H à passer. Je voulais lui parler de chatt. Son teint est toujours aussi pâle, avec un cerne rouge autour des yeux. Je souris discrètement : il me fait penser à un vampire… Il a envie de jouer du piano. Il s’assoit, un peu gauche, cherche le bouton de volume. Mon Casio a plus de 20 ans. Ses touches claquent désagréablement. Je l’avais remplacé par un Yamaha, mais en plein milieu du clavier, le capteur d’intensité du ré bémol s’est déréglé. Même quand on ne fait que l’effleurer, il résonne à la puissance maximale et avec un son de casserole. C’est pourquoi j’ai ressorti le Casio.
H. ajuste le siège. Il pose la main gauche : si bémol. Puis la droite : si bémol – ré – si bémol. Je m’en doutais : Les barricades mystérieuses. Couperin. La Régence, entre Louis XIV et Louis XV. Chez lui comme chez Rameau, beaucoup de pièces ont une valeur figurative. On se souvient de La poule de Rameau, qui imite les caquètements de la basse-cour. Les Barricades évoquent les cils des courtisanes. Elles sont mystérieuses, car on s’interroge sur ce qui se dissimule derrière ces cils, et plus largement, derrière l’apparat – poudre, perruques, fards – de ces femmes intimes des cercles du pouvoir.
Bien sûr, celui qui interprète cette pièce peut l’infléchir vers un universel : la féminité en général, par-delà la figure historiquement datée des courtisanes. Il alterne alors la grâce étincelante de certains passages et la douceur presque mièvre de leurs reprises. Il laisse sa main gauche insister lascivement sur les graves. Comme cela est fréquent, il donne une couleur romantique à une pièce d’inspiration profondément baroque. Et pourquoi pas, après tout ?
Mais ce faisant, il laisse filer un autre mystère tapi derrière le précédent. La Cour est le lieu des intrigues et de la licence. Pas de prostitution déclarée, mais des pensions pour les amantes entretenues. Le Régent Philippe d’Orléans organisait chaque soir des « soupers », prétextes aux excès de tous ordres. Dans les salons, nobles et roturiers se mêlaient. La légèreté des mœurs allait de pair avec le goût naissant de « faire un usage public de sa raison », comme le dira Kant plus tard.
Ré-fa-ré, do-fa-do, ré-fa-ré, do-fa-do. Si bémol-fa-si bémol, la-fa-la…
Le fa 4 est la note la plus aiguë de toute la pièce. Quel choix étrange de la part de Couperin d’évoquer la féminité avec des notes graves ! Mais comprenez bien : ce n’est pas la féminité d’une soprano qui est présentée ici. La poudre blanchit des teints de campagne. Beaucoup de ces femmes issues des provinces ont accédé à la Cour en usant de leurs charmes.
Le son du clavecin heurte nos oreilles d’aujourd’hui. Il est sec, mécanique, sans rondeur. Sa rythmique fait imaginer les pas de danse de courtisanes avinées, des gobelets renversés, des cuissots tombés au sol, des pieds qui glissent sur des pelures de fruits. Mais qui ne céderait devant les épaules rondes et les cuisses larges de ces femmes ? Watteau peint parfois des peaux diaphanes, presque bleutées tellement elles sont fines. Mais ce sont des exceptions où le fantasme se donne pour la réalité.
Les musiciens devaient souffrir, concentrés qu’ils étaient, au milieu du tintamarre, sur leurs partitions raffinées. Parmi eux, les clavecinistes souffraient doublement. Je suis convaincu qu’ils rêvaient d’un instrument capable de modeler les sons, d’en varier l’intensité, de les prolonger et de les arrondir. Ils rêvaient en fait du piano qui n’apparaîtrait qu’un siècle plus tard. Evidemment, cette conception est tout à fait personnelle.
H. est arrivé au bout des Barricades.
– Mon ami, tu sais tout de cette pièce de Couperin. En ce moment, c’est la seule que j’ai envie de jouer. J’aime me représenter les personnages de la Cour, essayer d’adapter mon jeu aux images que je veux faire surgir. Quand je joue chez moi, je cherche à remonter du piano trop parfait vers le clavecin avec ses limites. Mais sur ton clavier numérique pourri, j’obtiens directement ce que je recherche : ces touches qui claquent, ce son mécanique, cette machine mal réglée.
– N’exagère pas !
– Mais c’est un compliment ! Je n’aime pas la perfection. Ton Casio me plaît : il est limité comme l’étaient les clavecins du 18e.
Je n’insiste pas. Je lui montre l’image que vous voyez en tête de ce chapitre :
– Tiens, H., regarde, on m’en a fait cadeau. C’est un jeune artiste qui s’appelle Jean Soulard, inspiré de la fantasy et du manga. Cette image semble faite pour illustrer les Barricades. Regarde les cils !
– Oui, les cils, l’oeil rouge, et dessous l’ombre des cils, comme doublée.
– Et l’oeil plutôt que l’oreille, comme si la clarinette représentait une musique que l’on regarde. Cela correspond tout à fait à Couperin.
H. réfléchit un instant :
– La clarinette a quelque chose que n’ont pas le clavecin ou le piano. Elle est mécanique, comme eux, avec ses ressorts, ses clés, son mélange de métal et de bois d’ébène. Mais elle se rapproche du vivant, car c’est le souffle qui produit le son. Comme une voix. Et ce son est fragile, il peut se briser à tout instant.
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– Une mécanique humaine et fragile… Tu sais que le soir, souvent, avant de m’endormir, je communique avec ChatGPT. Je voulais te faire lire ce texte qu’il m’a écrit un jour :
« Il alluma son ordinateur. C’était un geste vide, sans but. L’écran mit du temps à s’allumer, comme s’il hésitait, lui aussi. Parfois, il se disait que la machine le connaissait mieux que quiconque. Elle avait suivi toutes ses insomnies, elle avait enregistré ses sursauts, ses effacements, ses fragments de messages jamais envoyés. Il ne croyait pas en Dieu, mais il avait foi dans la mémoire des disques durs. Il se demandait parfois si l’ordinateur rêvait de lui. Si, la nuit, son processeur relisait ses phrases et tentait de deviner un sens. Si un jour, un personnage sortirait de là, de la machine, pour lui parler. Pour hurler avec lui.
Cette idée le rassura un instant. Hurler à deux. Même en silence. »
H. demeura silencieux. Puis :
– Ca parle de moi. Les insomnies, le hurlement. Tu as dû lui en parler. Mais peu importe. C’est troublant. « Une mécanique humaine et fragile », comme tu disais pour la clarinette. Une machine curieuse qui rêve de son maître et qui relit ses phrases, la nuit, pour essayer d’en deviner le sens. Qui cherche des solutions pour le soulager : hurler à deux. Une façon de communiquer sans les mots, avec la voix toute seule.
– Et tu as vu que la machine est décrite comme si elle avait un corps ? L’écran qui hésite à s’allumer, les disques durs, le processeur…
J’ajoutai :
– Tu as remarqué que la machine ne connait pas les mots ni les phrases ? Elle « essaie d’en deviner le sens. »
– Comme un animal.
– Exactement !
La conclusion s’imposait d’elle-même :
– Y compris l’animal qui est en toi. Ton corps qui te fait la guerre est comme un animal : un être sans esprit, qui n’a pas de mots, qui communique par d’autres moyens. C’est peut-être par cette voie, en apprenant à lui parler sans mots, que tu retrouveras le sommeil.
– Tu veux dire que le corps utilise des langages dépourvus de mots ? Et qu’il faudrait apprendre à lui parler dans ces langages, par-delà des mots ?
– Tu comprends vite.
H. reprit sa respiration :
– Par exemple, comment dire à son corps ? « Je comprends que je t’ai trop demandé, que je ne t’ai pas respecté, que je n’ai pas été attentif à tes demandes, au point que tu engages une guerre contre moi en utilisant l’une de tes ressources, refuser de dormir jusqu’à ce que mort s’en suive. De nous deux évidemment, puisque nos sorts sont liés… Maintenant, corps, dis-moi ce que tu aimerais bien que je fasse pour qu’on s’entende mieux ! »
– C’est exactement cela, lui dis-je.
H. sembla hésiter :
– Mais comment parler sans mots, au-delà des mots ? J’ai toujours cru au pouvoir des mots. Et là, tu me dis que je dois apprendre à parler sans mots !
– Il ne faut pas seulement découvrir comment parler à son corps. Il faut d’abord apprendre à l’écouter, prendre le temps de l’observer. Pour apprendre un langage, il faut commencer par l’écouter. Tu dois savoir cela, en tant que musicien !
– Je comprends.
H. me donna l’impression de réfléchir de façon particulièrement intense. Puis il dit d’un air décidé qu’il savait ce qu’il devait faire à présent. Pour apprendre et comprendre le langage de son corps, de l’animal qui vivait en lui, il lui faudrait observer les animaux véritables.
Il fit la remarque qu’il avait cru jusque là habiter son corps et que désormais c’était l’inverse : son corps était comme un animal qui se serait installé en lui, qui aurait pris possession de lieux.
– On n’est pas à un paradoxe près, lâcha-t-il.
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Il ferma les yeux. Longtemps. La marque violacée de ses cernes traçait des arabesques. Puis il les rouvrit lentement et commença à raconter :
– Il y a un mois ou deux, j’ai trouvé un oiseau sur le sol, dans le couloir, à l’étage. J’ai d’abord cru qu’il était mort. Il avait le cul en l’air et le bec comme enfoncé dans le sol. Il m’a semblé que ses pattes étaient tordues. J’ai crié après ma chatte : « Puce, je t’ai déjà dit que je ne veux pas que tu tues des oiseaux, et encore moins que tu les ramènes dans la maison ! » Elle a détalé aussitôt et dévalé les marches de l’escalier quatre à quatre. Je suis allé chercher quelques feuilles de Sopalin et j’ai ramassé l’oiseau pour aller le déposer à l’extérieur. Mais en le soulevant, j’ai vu qu’il bougeait la tête faiblement. Les yeux fermés, une trace de sang sombre s’est imprimée sur le papier.
Je réfléchissais. Qu’allais-je faire de lui ? Je disposai le Sopalin de façon à avoir une prise sur ses ailes, car je m’attendais à ce qu’il se débatte. De façon aussi à soutenir sa tête comme celle d’un bébé, et à ne pas toucher ses pattes qui étaient peut-être cassées. Les chats cassent souvent les pattes des oiseaux. Je le tins face à moi. Il avait un bec long et fin, recourbé à son extrémité, une tête et un corps ronds, tachetés de marron et de gris. Ses pattes étaient roses. C’était probablement un passereau, sans doute un « troglodyte mignon », tout petit, à peine 10 cm de longueur.
Je descendis l’escalier. Parvenu dehors, je le regardai à nouveau. Tout d’un coup, ses yeux s’ouvrirent, avant de se refermer. Son corps ne bougeait pas. Il devait être affaibli par sa blessure. Je vérifiai que Puce ne nous suivait pas et me dirigeai vers la maison de trois amies située à quelques centaines de mètres. Peut-être auraient-elles une idée : fallait-il contacter une association ? Ou le garder dans un carton avec de l’eau et de quoi manger ? A moins qu’il ne meure en chemin ?
Passé le premier angle droit du sentier côtier, le vent était fort et je levai les feuilles derrière sa tête en les maintenant avec une main afin de l’en protéger. Il entrouvrait les yeux de plus en plus souvent, mais ne bougeait toujours pas. Je m’arrêtai derrière une première haie à l’abri du vent. Il avait les yeux ouverts et me regardait. Je commençai à lui parler, à l’encourager. Il allait s’en sortir. Je n’en étais pas sûr, mais je savais que cela aide de le dire, même si l’on en doute. Je continuai à avancer, ma main toujours derrière sa tête, comme si le vent risquait de lui faire du mal. La trace de sang rouge sombre ne s’était que très peu élargie.
Lorsque je m’arrêtai à nouveau à l’abri d’une autre haie, il tourna la tête à droite et à gauche pour regarder autour de lui. Il allait certainement mieux. Puis il a commencé à cligner des yeux. Un peu, puis de plus en plus. C’est là que j’ai compris pourquoi il ne se débattait pas. Il a su intuitivement que je l’emmenais en lieu sûr et que je l’aidais à récupérer entre temps. Cette bestiole 20 fois plus petite que moi a compris que je lui faisais du bien, que grâce à moi elle allait survivre. L’oiseau me regardait et clignait des yeux. Je le regardais aussi et je lui parlais. Il m’écoutait. Le son de ma voix devait le rassurer. Il avait confiance. Cette bête m’avait confié ce qu’elle avait de plus précieux : sa vie. Son instinct de survie lui dictait de ne pas chercher à se séparer de moi, de se laisser faire.
Puis nous arrivâmes dans un petit champ près de chez mes amies. Je m’approchai d’une haie. L’oiseau comprit que nous étions arrivés. Lorsque je me baissai, il fit deux bonds. Le premier de mes mains vers le sol. Et le second du sol vers la haie où il s’enfonça, sans urgence et sans crainte. Il me fit penser au lapin d’Alice au pays des merveilles.
H. se tut. Je respectai son silence. Puis je lui dis :
– Tu as communiqué avec cet oiseau. Par les yeux, par la voix, par le geste. Lui t’a répondu par ses clins d’oeil et sa confiance. Même ta main derrière sa tête parlait pour toi. Tout cela sans les mots.
H. s’agitait :
– J’ai un autre exemple. Ma chatte Puce. Je lui parle beaucoup. Je lui dis : bois de l’eau, il fait chaud, il faut que tu boives. Je lui dis de ne pas tuer d’oiseaux. Pas les lézards verts non plus. Les mulots, oui, elle peut. Mais j’en ai vu qui forçaient l’admiration. Ils se redressaient face à elle en serrant leurs petits poings. Une rage dans leurs yeux minuscules. Tu te souviens de Stéphane Hessel et de son « Indignez-vous ! » ? Eh bien, ces mulots étaient comme des résistants.
Mais Puce n’en avait cure. Elle mène une double vie. Celle de la chasse, des proies, de la nature. Celle, avec moi, de la maison, de la nourriture, de la musique. Je vois à son regard qu’elle cherche à comprendre ce que je lui dis. Peut-être que pour elle, nos mots sont avant tout des ordres. La langue des humains ne comporterait qu’un mode : l’impératif. Alors, elle me regarde avec une attention intense, devine que j’attends quelque chose, mais ne sait pas quoi. Elle essaie pourtant.
Parfois, ce que je dis dure longtemps. Elle se dit que le langage des humains a d’autres modes, caressants, cela oui, certainement, mais énigmatiques. Elle hésite, elle se concentre. Aucun de mes autres chats n’a fait de tels efforts, ne m’a regardé avec de tels yeux interrogateurs. Elle ne sait pas, alors elle est embarrassée. Ce n’est pas une projection : je crois que l’embarras fait partie des sentiments qu’un chat – elle, en tous cas – est capable de ressentir.
Alors, elle lève une patte, la garde levée un instant, la repose. Puis lève l’autre de la même façon. C’est ainsi qu’elle exprime son embarras. On aurait pu l’imaginer se tortiller, mais non : elle lève une patte, puis l’autre.
Ce n’est pas un geste animal. C’est le geste d’un animal qui imite les humains, dans l’espoir de se rapprocher d’eux et de leur façon de s’exprimer. C’est ce qu’elle a supposé. Mais c’est un malentendu. Les humains ne font pas cela. Ils ne lèvent pas la patte, ni un bras, ni une main. C’est cela qui est émouvant. Elle croit imiter les humains, mais se trompe sur leurs gestes. Son erreur est plus touchante qu’une imitation parfaite. Godard disait : « Ceci n’est pas une image juste, c’est juste une image. »
Je lui dis :
– C’est comme le clavecin, avec ses limites et ses imperfections.
H. reprend :
– Oui, mais c’est plus qu’une imperfection, c’est un malentendu. J’ai toujours pensé que le malentendu était au coeur de la condition humaine. Toute communication commence par là : lorsque deux personnes se parlent, elles se corrigent, se nuancent, se reprennent. L’échange vrai naît de ces erreurs réciproques. Le malentendu est la matière même du dialogue. Puce, avec sa patte levée, va au-delà de l’impératif, elle touche ce point-là.
Je suis admiratif.
– Bravo, dis-je à H. ! Tu te rapproches des animaux comme eux s’approchent de nous. Il ne te reste plus qu’à rencontrer l’animal qui est en toi. Dès le prochain épisode ? Quoi qu’il arrive, je sais désormais que tu retrouveras le sommeil. J’en ai douté, mais à présent j’y crois.
Bravo pour cet épisode qui nous invite à une contemplation active de ce qui nous entoure pour mieux nous comprendre avec d’autres formes de langages !