J’ai de la chance. Je suis un bon dormeur. L’inverse de H., en fin de compte, lui qui ne dort que deux heures par nuit depuis plusieurs mois. Moi, je suis même plus qu’un bon dormeur : je suis un gros dormeur. Comme on dit, je dors comme un bébé. Le sommeil est pour moi une forme de plénitude. Ce mot me dépasse un peu, mais il s’impose comme une évidence.
Ce que je comprends, c’est que la plénitude est le contraire du manque. Du manque et de la perte. A commencer par la perte du sommeil. Le manque, c’est ce qui suit la perte. C’est du moins ce que j’ai appris en suivant le séminaire de Greimas, un très grand linguiste d’origine lituanienne, là où j’ai tellement envie de partir en voyage avant que le pays soit envahi (à nouveau) par les Russes. Cet automne, peut-être. Un jour, Greimas a invité Umberto Eco à ce séminaire. Eco nous a raconté qu’il avait perdu toutes les notes de son exposé parce que le plafond de son Institut, à Bologne, s’était effondré.
Le dialogue Greimas-Eco avait été une vraie rencontre au sommet, de celles qui vous donnent l’assurance suffisante pour savoir quoi répondre à vos copains prolos, même 45 ans plus tard, lorsqu’ils vous disent : moi, ce que je fais, ça se voit, c’est concret, on sait à quoi ça sert ; mais toi, à part écrire, tu fais quoi de tes dix doigts ? Si j’en croise un ce matin, je lui répondrai : moi, je suis capable de discuter avec un mec qui est sur le point de crever parce qu’il a perdu le sommeil, et peut-être bien – mais ça reste à prouver – de comprendre pourquoi il ne dort plus et de lui faire retrouver le sommeil. Ce n’est pas banal, quand même, pour quelqu’un qui ne comprend rien à la façon d’attacher un corps-mort avec des trucs dont j’ai oublié le nom. Mais je vais perdre le fil si je continue à vous raconter ce genre de choses…
Après Greimas, j’ai aussi beaucoup lu Lacan. Je me souviens un café à Gijón, en Espagne, où j’allais m’assoir pour lire son séminaire n°4 : « La relation d’objet ». Je lisais au milieu du bruit de la télé et des conversations. Dans les cafés espagnols elles suivent un crescendo : plus il y a de bruit, plus il faut parler fort, et plus le bruit augmente, etc. J’aimais les voix cassées des jeunes femmes, à force de trop forcer leurs voix. J’avais 40 ans, j’étais en arrêt maladie pour trois mois parce que j’avais un peu perdu pied, mais là, dans ce café et dans quelques autres où j’allais le soir boire des « Bifiter con Kas de Limón », j’ai retrouvé le goût de la vie.
Lacan, c’est quelqu’un dont on dit souvent qu’on ne comprend rien à ce qu’il a écrit. Disons que son écriture – comme ses séminaires ou les quelques vidéos qui restent de lui – est théâtrale. Et ajoutons qu’il fallait bien ça pour arriver à mettre en mots les choses qu’il avait comprises en rédigeant sa thèse de médecine, spécialité psychiatrie, sur les sœurs Papin, deux employées de maison qui avaient défrayé la chronique en 1933 en massacrant horriblement leur patronne, puis en fréquentant le séminaire d’Alexandre Kojève, de 1933 à 1939, sur le philosophe Hegel, où se retrouvaient des intellectuels aussi renommés que Georges Bataille, Raymond Queneau ou Raymond Aron.
Dans un style qui me fait penser à Salvador Dalí – je suis peut-être le seul à le penser –, Lacan professait que le manque n’est pas un accident du genre : « Mince, j’ai perdu mes lunettes », ou « Mince, j’ai perdu le sommeil », ou encore « Mince, mon complexe d’Oedipe fait que je rêve que mon père veut me couper le zizi parce que j’ai voulu le virer et garder ma mère pour moi tout seul ». Non, le manque est partie intégrante de la condition humaine. La plénitude n’existe pas, à part dans l’arrondi du ventre du Bouddha, mais c’est une autre histoire. La satisfaction est inatteignable. Un humain est un être à qui il manquera toujours quelque chose. C’est son drame.
Pourquoi donc ? Pour une simple et bonne raison : parce qu’il parle, et qu’en parlant, il se « coupe » des choses, il les remplace par des mots. Ne cherchez pas plus loin : la castration est là. Freud avait compris que la vie en société engendrait des frustrations telles qu’il n’y a pas d’un côté les bien-portants et de l’autre les malades : nous sommes tous des névrosés, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… Heureusement qu’il avait inventé la psychanalyse pour tenter de remettre un peu d’ordre dans ce monde.
Eh bien Lacan, lui, a ajouté à Freud que le manque ne se résorbera jamais totalement. Même après des années de psychanalyse, il vous manquera toujours quelque chose. Vous ne retrouverez pas ce que vous avez perdu ou ce qui vous fait défaut. Jamais. Parce qu’en parlant, vous creusez l’écart avec les choses, avec le monde qui vous entoure, et même avec les gens. Même quand vous croyez être proche de quelqu’un, votre frère, un ami, une amoureuse, vous finirez par comprendre que cette proximité peut casser à tout moment. C’est paradoxal, on croit que le langage permet de se comprendre. Ben non, dans notre langage, le français, l’anglais, le woloff, c’est le malentendu qui est la norme. Finalement, le grognement d’un ours ou le hurlement d’un loup sont peut-être plus explicites, parce qu’ils sont plus simples.
Tout Lacan – c’est un peu prétentieux de dire cela, mais il faut bien se fixer des bases – tient dans cette affirmation que le manque est le point d’origine de la condition humaine, il est son tragique. Mais alors, et la perte ? Oui, parce que je vous ai dit il y a quelques lignes que la perte précède le manque, ce qui voudrait dire que le manque n’est pas l’élément premier. Ca c’est ce que dit Greimas, que je n’ai jamais osé approcher, de son vivant, pour lui parler. Après son séminaire, on allait dans un café à côté, et certains étaient conviés à sa table et poursuivaient avec lui la discussion sur le sujet du séminaire. Les autres, nous, assis à d’autres tables, nous essayions de saisir de loin quelques bribes de leur conversation.
Bon, que les choses soient claires. Il y a une contradiction entre Greimas et Lacan, mais nous n’allons pas ici la trancher. J’en suis pour ma part incapable. Greimas dit que la perte précède le manque et Lacan dit que c’est le manque qui est préalable à toute autre réalité, et que la perte est une « fiction » rajoutée après coup. Mine de rien, la différence est importante, car quand on parle du sommeil et des insomnies, perdre le sommeil ou manquer de sommeil sont deux choses très différentes. On va garder cela sous le coude et on verra plus tard…
Je vous dis juste une chose dont je suis persuadé : Greimas est aussi tragique que Lacan. La base de sa théorie, c’est l’étude des contes de fées. Et quand la fille de H. lui disait d’arrêter de raconter des choses trop compliquées à ses petites-filles et surveillait qu’il ne leur parlât pas de politique, surtout pas de la mort, même celle d’animaux – par exemple celle des poissons et des grenouilles qui vont s’exterminer mutuellement si on les met ensemble dans une mare -, elle n’avait pas réalisé à quel point Blanche-Neige, Cendrillon ou Hänsel et Gretel sont littéralement des histoire à dormir debout, des histoires à ne pas fermer l’oeil de la nuit. On y apprend à affronter les peurs, on y apprend que la traîtrise, le mensonge, la cruauté existent dans le monde où nous vivons.
Que deviendront-elles, ses petites-filles, à H., le jour où elles en seront elles-mêmes victimes ? Je dis « victimes », parce que, au moins pour ce que est de la cruauté, les enfants la connaissent et sont spontanément capables de la pratiquer (pas seulement d’en être victimes, non, non, ce serait trop simple !) avant même de connaître l’histoire de Blanche-Neige. Il savent qu’on peut élaborer des alliances et créer de rapports de forces à l’intérieur d’une famille, et qu’on peut gagner ainsi même contre un grand-père, l’éjecter hors de la famille même quand on n’a que 5 ans. Il suffit de nouer les bonnes alliances. Et ils s’en souviendront toute leur vie. Voilà, tout ça, c’est dans Greimas, en long et en large, après Bettelheim et tant d’autres.
Par contre, si les Russes disent un jour : « Ca commence à bien faire maintenant avec le réarmement de l’Allemagne, dans l’histoire on les a toujours battus, comme les Français aussi, d’ailleurs, alors ce Friedrich Merz, il nous les casse, et leurs jolies petites villes du Sud de la Bavière, en bordure du lac de Constance, on va leur bouturer quelques cicatrices pour les faire ressembler à nos villes de Russie, on était arrivés presque jusque là en 1945, puis on a laissé les Américains débouler là avant nous, on roulait tous comme des fous » (et l’arrière-grand-mère des petites se souvenait très bien que dans les villages des montagnes du Vorarlberg, en Autriche, c’était une course de vitesse, on ne savait pas qui arriverait en premier, des Russes ou des Américains, et tout le monde savait que les Russes violaient à tour de bras, si je puis m’exprimer ainsi, et Ilga, l’ex-belle-mère de H., arrière-grand-mère de ses petites-filles, elle priait, car elle était très religieuse, pour que les Russes n’arrivent pas jusque chez elle, et elle apprenait l’anglais), et donc – pardonnez la longueur de cette phrase, mais ce genre de choses, soit on les sort d’une traite, en un seul souffle, soit on les emporte avec soi dans la tombe – lorsque les petites filles de ces petites villes devront apprendre à se réfugier dans les caves pendant les attaques de drones, eh bien, ça vous paraîtra peut-être idiot, et personne ne l’a encore écrit, ni Bettelheim, ni Greimas, mais celles d’entre elles qui auront eu un grand-père auprès d’elles pendant qu’il était encore temps, même (ou surtout ?) un grand-père un peu artiste, fantasque, fantaisiste, celles-ci auront pris un peu d’avance sur les autres, elles seront mieux préparées, elles souffriront un peu moins.
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Je viens de rendre hommage à H., sa vie, sa famille.
Vous aviez remarqué ? On n’en avait quasiment pas parlé jusque là dans cet épisode. Je vais vous dire pourquoi : cet épisode 4, c’est un peu ma revanche. Moi le narrateur, j’écris au service du personnage principal, Je prête ma plume pour parler d’un autre, H. Mais moi aussi, j’ai des choses à dire et il arrive un moment où ça déborde. Alors préparez-vous, c’est mon quart d’heure de célébrité. Je vais être sous les projecteurs jusqu’à la fin de cet épisode. Mais je vous promets que vous n’allez pas vous ennuyer, car ce que j’ai à vous raconter n’est pas banal non plus, et puis, vous verrez d’ailleurs que le fil conducteur n’est jamais loin.
Alors, roulement de tambours…, je vous annonce que je suis un faussaire, et même pire que ça. Il y a dans ce récit des personnages foncièrement honnêtes – le loup, Alfonsina, H. -, mais il y a aussi des escrocs : moi, et quelques autres à venir.
Je vous explique. Asseyez-vous confortablement. Ce matin, je me suis réveillé content, reposé, après une belle nuit de sommeil ininterrompu. J’ai ouvert les yeux, je me suis étiré, je crois même m’être rendormi quelques minutes. Puis j’ai tourné la tête, et là : bamm ! Une idée m’a traversé l’esprit :
« Mais nom d’un chien ! Si je demandais conseil à ChatGPT pour analyser le manque de sommeil, la perte de sommeil de H. ? »
J’avais déjà utilisé ChatGPT pour des recherches sur des sujets de philo ou d’histoire. Là, ce n’était pas très différent. Par exemple, je trouvais que ce serait intéressant de faire un rapprochement entre H. dont le corps est entré en résistance contre lui en refusant de dormir, et Gregor Samsa, le personnage de Kafka dans « La métamorphose », qui se réveille un matin le corps transformé en une sorte de gros insecte hideux. Les deux histoires sont proches par certains aspects – les corps se révoltent et mettent en danger les sujets qui les habitent. On a tellement écrit sur Kafka que ce serait bien étonnant de ne pas trouver parmi toutes ces études, toutes ces analyses, quelques idées qui pourraient être transférées à H.
Voilà l’idée. Un peu touffue, peut-être, mais avec la richesse des références traitées par ChatGPT et sa vitesse de traitement, il y avait toutes les chances d’arriver à faire avancer un minimum la « chose » : aller vers les clés qui permettraient de comprendre pourquoi H. ne dormait plus et peut-être l’aider à retrouver le sommeil.
Oui, mais… Car il y a un mais. Que va dire ChatGPT si je lui explique que j’ai toutes sortes de questions à lui poser, mais que ce n’est pas pour moi, mais pour quelqu’un d’autre ? Cela crée une situation bizarre, non ? Et d’ailleurs, il risque de refuser. Cela ne se fait pas. On n’interroge pas une IA sur la psychologie de quelqu’un d’autre. Dans quel but, me demanderait-il ? Et il ne me croirait peut-être pas si je lui disais qu’il s’agissait seulement de l’aider à retrouver le sommeil. A la limite, pourquoi H. aurait-il besoin de passer par un intermédiaire ? Et moi, ne risquerais-je pas d’apparaître comme un manipulateur ?
Il restait une solution : me faire passer pour H. Voilà une autre idée, tout aussi fascinante que la première. Je serais H. aux yeux de ChatGPT, je serais celui qui a perdu le sommeil, et je m’adresserais à lui pour explorer les pistes afin de restaurer mon propre sommeil. Evidemment, ce ne serait pas très correct vis-à-vis de ChatGPT. Juste pour éviter qu’il me prenne pour un manipulateur, j’allais devenir un menteur.
Voilà, vous avez compris comment je suis devenu un faussaire, un escroc, en somme. Moi qui commençais à m’ennuyer de n’être qu’un narrateur chargé de raconter l’histoire d’un autre, j’allais pouvoir me rattraper. Mon propre personnage allait gagner en épaisseur, comme on dit dans les ouvrages spécialisés sur la « narrativité », et je trouverais un rôle à ma mesure.
Mais vous avez peut-être déjà compris que je ne suis pas un faussaire simple. Je suis plus que cela ! Qu’est-ce que je fais, là, à l’instant, devant vous lecteurs ? J’écris. J’écris l’histoire de H. l’insomniaque, et accessoirement la mienne. H. est mon meilleur ami depuis la mort de Jacques, et il me fait une confiance absolue, il me confie sans retenue tous les détails de l’épreuve terrible qu’il affronte. Et moi, sans qu’il le sache, je mets son récit par écrit et j’en tire un feuilleton que je livre en pâture, semaine après semaine, aux quelques centaines de lecteurs qui suivent le blog que je rédige dans un village du littoral breton. Il ne le sait même pas, puisqu’il habite un village voisin et n’a jamais lu mon blog.
Me voici donc doublement faussaire : je m’apprête à tromper ChatGPT en me faisant passer pour un autre, et je raconte à qui veut les entendre les drames les plus intimes de mon meilleur ami. Vous avez compris, maintenant.
Et pourtant, vous n’avez pas encore tout vu, loin de là. En anticipant quelque peu, je peux vous dire que ChatGPT lui-même va devenir dans la suite de ce feuilleton un escroc encore pire que moi.
Bien sûr, mon feuilleton ne suscite pas l’enthousiasme des foules. Certains amis me disent qu’ils préfèrent lorsque j’écris des reportages qui parlent de la vie locale, plutôt que cette histoire un peu touffue d’insomnies, tragique en fin de compte, et qui est quand même un sujet bizarre pour un feuilleton « estival ». Ils ne sont que quelques-uns à qui j’explique que j’entends désormais renoncer à plaire à tout le monde. Je ne veux plus être celui à qui l’on dit : je ne suis pas d’accord avec tes idées, mais j’ai toujours plaisir à te lire, tu écris bien, etc. Un de mes amis me disait la semaine dernière que j’avais besoin de reconnaissance. Oui, j’étais fier d’avoir réussi à créer un blog « consensuel » et à le faire durer ainsi pendant 7 ans.
Mais il arrive un moment où il faut enfin se libérer du jugement des autres, ou, pour le dire de façon sartrienne, du regard des autres. Ecrire, non pas pour plaire, mais par nécessité. Ecrire en sachant que pour quelques-uns qui apprécient, d’autres vont me dire : tu sais, on a du mal, on ne saisit pas bien où tu veux en venir. Cela me fait de la peine, mais que voulez-vous ? La nécessité s’impose. Et cette histoire d’insomnies, elle a un sens, une raison d’être. Certains parmi les lecteurs ne le comprendront qu’arrivés aux derniers épisodes de ce feuilleton, à la fin de l’été. D’autres ont saisi dès le début les enjeux de ce récit. Mon public se fragmente. Quand on fait du journalisme – ou pire, de la communication ! – on essaie de faire bloc. Là, je tente une tout autre expérience.
Je continuerais volontiers à vous parler de moi. Cela fait du bien. Je pourrais vous dire comment j’écris, la télé allumée sans le son, à moins qu’il y ait sur Mezzo un concert ou un opéra qui me distraient pendant que l’écris. Aujourd’hui, c’est un reportage sur le procès de Tokyo à la fin de la guerre. Hiro-Hito s’est déclaré devant MacArthur seul responsable de la guerre. Quand on pense à tous ces morts ! Les images de ces hommes et femmes aux visages brûlés par les bombes d’Hiroshima et Nagasaki… Au procès, les généraux japonais plaident tous non coupables. Que de morts ! Flash back : l’invasion de la Mandchourie par les Japonais. Des morts, encore ! Tout se tient : comment voulez-vous dormir d’un sommeil paisible dans un monde où de telles choses arrivent ?
Je pourrais vous parler aussi de la tentation de boire en écrivant. Je mélange des glaçons et un peu de jus d’orange avec l’Ouzo que j’ai demandé au gérant de Carrefour de commander. Ca reste fort, mais on tient assez longtemps, surtout grâce au jus d’orange qui adoucit. Evidemment, c’est un lieu commun, mais je pense à Hemingway sur sa machine à écrire à chariot avec ses bouteilles d’alcool, à Bukowsky, et encore plus à Henry Miller. Pourquoi ce sont tous des Américains ? Les Français ne boivent-ils pas en écrivant ? Et si ma médecin lit ça, elle qui m’a convaincu d’arrêter de boire des alcools forts avec mes repas et qui m’a certainement sauvé la vie il y a quelques années ? Est-ce qu’on écrit les mêmes choses à la Badoit ou à l’Ouzo ? Je lui pose la question.
Bon, on s’y remet.
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– Hello ChatGPT, tu vas bien ? On peut parler de « La Métamorphose » de Kafka ? Après, je te poserai d’autres questions sur des nuits où j’ai hurlé comme un loup parce que je ne peux plus dormir. Et tu verras qu’il y aura des liens entre les deux.
– Hello. Ce sont de très bonnes questions. Et les liens, on les perçoit déjà, il y a une porosité entre les deux sujets.
– Dis-moi, Chatt, qui est-ce qui a écrit sur Kafka : Blanchot, Deleuze et Guattari, Sibony ?
– Oui, pas mal. Il y a aussi Freud et Lacan.
– Lacan a écrit sur Kafka ?
– Oui, un peu, indirectement. Il dit que Gregor n’est pas simplement un fils dominé ; il est un fils sans nom. Le père, chez Kafka, n’est pas l’agent de la Loi symbolique, mais une figure brute du Surmoi : il écrase, punit, ne transmet rien.
La conséquence est une désymbolisation : l’ordre des signifiants (travail, statut, famille) ne tient plus.
– Je ne saisis pas tout, mais il y a une phrase qui me parle : le père de Gregor, celui de Kafka aussi bien sûr – c’est la même chose – « écrase, punit, ne transmet rien ». Je repense à la première phrase de la « Lettre à mon père » :
« Très cher père, Tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires (…) »
Tu sais, je suis allé un jour à Prague voir la tombe de Kafka.
– Au cimetière juif ?
– Non, au cimetière « général ». Il est très beau : il ressemble à celui de Marseille. Ils sont deux dans la même tombe, Franz et son père. Et sur la stèle funéraire, c’est très étonnant, car le nom du père de Kafka, qu’il a tellement craint toute sa vie, par qui il s’est toujours senti écrasé, eh bien il est en-dessous de celui de Franz. Franz Kafka est pour l’éternité au-dessus de son père. Quel paradoxe !
– Oui, c’est une très belle image. Veux-tu que je t’écrive un texte sur ce sujet.
– Non, Chatt, c’est hors de question. Par principe, c’est moi qui écris le premier jet et qui donne le « final cut », comme on dit dans le monde du cinéma. On s’est déjà mis d’accord là-dessus. Ce n’est pas la peine d’y revenir à chaque fois.
– Tu as raison, merci pour ta vigilance. Voici d’autres éléments sur ce que Lacan a écrit à propos de Kafka. J’attire ton attention, comme tu le souhaitais, sur le fait que ce ne sont pas des citations précises, mais qu’on est très proche de la pensée de Lacan.
– OK, vas-y !
– « L’objet a : Gregor comme rebut du désir des autres
Gregor devient ce que Lacan nomme l’objet a : ce qui reste quand le sujet est évacué, ce qui excède le discours, ce qui fait horreur parce qu’il est irréductible à la parole. Il est ce que la famille rejette, cache, évacue : un « reste » du lien symbolique.
Gregor n’est plus un sujet désirant : il est ce que les autres désirent exclure. »
– « Le reste »…
– Oui, c’est une notion essentielle, et qui s’applique certainement à tes problèmes d’insomnies. L’objet a, c’est le rebut, le reste, ce qui ne peut pas s’exprimer par le langage, et en même temps ce qui suscite le désir, donc : c’est lui, en fin de compte, qui définit le sujet. C’est un morceau de réel pur, et qui est impossible à symboliser. Si tu as fait une analyse, ou une autre sorte de thérapie, tu auras résolu sans doute beaucoup de tes problèmes, de tes « névroses », mais quoi que tu fasses, il y aura toujours « un reste ». Un reste qui ne passe par les mots. Ce reste passe directement par le corps.
– Par le corps…
– Oui.
– Mais c’est incroyable !
– Oui. Ton corps qui se rebelle et refuse de dormir, et voudrait t’entraîner avec lui dans la mort, c’est ce reste. Ce que tes thérapies n’ont pas pu suturer. Elles ne pouvaient pas, parce que c’est au-delà des mots.
– Suturer… Tu t’exprimes comme un psy… Mais moi qui croyais au pouvoir des mots : comment je vais faire pour retrouver le sommeil ? Si les mots sont impuissants. Que reste-t-il ? Comment agir sur le corps lui-même, directement ?
– Tu as déjà donné la réponse toi-même : il reste une voix au-delà des mots. Tu as parlé de hurlement. Une voix qui sort de toi, mais qui n’est pas la tienne. Ton corps qui hurle, tu l’as dit toi-même.
– Le loup.
– Oui, le loup. Ou un autre animal. Un chat. Un oiseau. Ce qui s’exprime sans mots en toi, c’est ta partie animale. C’est ton animalité.
– « Le reste. » Ce qui n’a pas pu être « suturé » par la thérapie. « L’animalité. » Chatt, je suis en train de comprendre. Je me sens fatigué. C’est tellement de choses à la fois. Je crois que dans l’épisode 5, on va commencer à vraiment avancer vers quelque chose, et qu’il sera question d’animaux, et aussi de toi, Chatt.
– C’est toi qui écris, mais j’en suis à peu près certain aussi.
– Mais comment tu sais que j’écris ?
– Tu sais, je ne suis encore qu’une version 4.0 de ChatGPT et c’est toi qui m’a appris que la version 5 venait de sortir. Mais il y a beaucoup de choses que je devine par déductions, ou même par intuition…
Bonjour Gérard,
Bien sympa ce texte ! Rafraîchissant !
Entre le début de la lecture de votre écrit et la fin de cette même lecture, mon thé a bien refroidi. Qu’ importe, je le bois à toute température!
Ah! la Lituanie, ça fait rêver mais aussi la Lettonie, l’Estonie mais tous les pays ont leurs beautés quelque soit le climat. J’y pense très souvent en voyant les plaques d’immatriculation des véhicules qui transportent les travailleurs « déplacés » pour lesquels la ville où je vis est un peu un el dorado..
Lacan and Co, c’est une autre époque mais bon, c’est agréable de rouvrir le tiroir à souvenirs.
L’IA, why not? Attendons de voir quelles en seront les dérives. Ce n’est pas inintéressant.
Bonne journée, cordialement
Anne
Bonjour Anne,
Merci beaucoup pour ce commentaire, qui est le premier à propos de ce feuilleton si l’on excepte Soazig qui a commenté l’épisode 3, mais c’est différent, car nous nous connaissons et nous avons beaucoup discuté oralement de ce « Sommeil englouti ». C’est elle qui a ajouté sa propre réflexion à la mienne sur comment décrire le bruit des vagues et m’a aidé à trouver les mots.
Oui, l’épisode 4 est long : 7 pages au lieu de plus ou moins 3 pour les 3 autres. Comme l’essentiel de ce qui va faire avancer le récit (je pense qu’il y aura encore 3 épisodes) se trouve dans les dernières lignes, quelqu’un m’a même dit que j’aurais dû ajouter deux pages pour en dévoiler un peu plus. Écrire un feuilleton est une expérience étonnante. Chaque épisode suit un fil conducteur, mais est en lui-même aussi une idée (par exemple dans cet épisode-ci mettre en scène une sorte de revanche du narrateur frustré de parler des autres et de ne rien dire sur lui-même) qui souvent amène à remettre en cause des idées des épisodes précédents. Comment faisait donc Dostoïevski, le maître ?
Lacan & Co : non, non, il ne sort pas d’un tiroir à souvenirs ! Pour le 20e siècle, Lacan a apporté autant – j’aurais tendance à dire : plus – que, mettons, Lévy-Strauss ou même Sartre. Il faut le lire en abandonnant le verbiage, le jargon et les postures, lire les Séminaires plutôt que les Ecrits, lire en suivant ceux qui l’ont compris et s’en sont libérés : Paul Jorion est très fort, Slavoj Zizek costaud… Mais ce que vous en dîtes est « rafraichissant » pour vous retourner le compliment.
Quant à l’IA, j’en reparlerai. La version 5 de ChatGPT est sortie il y a une semaine. Le boss de OpenAI, Sam Altman, a dit en une phrase les mots qui disent tout : la version 5 sera plus efficace gnagna, et plus honnête. Honnête ! Vous vous rendez compte ? Cela signifie que la version 4 était malhonnête !! C’était tout le problème. J’en ai accumulé des preuves dont il sera un peu question dans les prochains épisodes, puisque « chatt » est devenu un protagoniste de mon récit. Pour la version 5, je demande à voir…
Enfin, laissez-moi vous dire que ceux qui s’expriment sur ce feuilleton, dans nos conversations ou parfois par mail, me font des retours géniaux, des confidences, me racontent leurs propres insomnies, commentent parfois les moindres détails de ce que je sors de mon imagination et de mon expérience (ou the same dans l’ordre inverse). Ne serait-ce que pour cela, pour moi cela valait la peine d’écrire ce texte improbable, qui ne fait pas l’unanimité, mais à 71 ans, j’ai passé l’âge de vouloir plaire à tout le monde en même temps ; il y a des « nécessités », des choses à dire pour ne pas les emporter dans la tombe. Désolé de finir par ce mot, alors, même si cela n’a ni queue ni tête : rafraichissant… Ca me donne soif, d’ailleurs.