LE SOMMEIL ENGLOUTI [feuilleton estival] – Episode 3 : Il y a tant de raisons de ne pas vouloir s’endormir

La fois dernière, H. est retourné chez lui, épuisé, disait-il, sans qu’on sache s’il allait tenter de grappiller quelques minutes de sommeil réparateur ou… gérer. Gérer, qui semble signifier chez lui, d’une façon un peu mystérieuse : ne pas se ramollir, résister, endurer. On n’en savait guère plus. Avant son départ, il avait été question d’Alfonsina Storni, cette poétesse argentine qui s’était laissée glisser au fond de l’eau, en 1938, jusqu’à « ce lit un peu plus bleu que l’océan, dans une maison de cristal », qu’elle avait décrits dans l’une de ses poésies. Trois jours plus tôt, elle avait envoyé au journal « La Nación » un poème annonçant par avance sa mort. Il s’intitulait : « Voy a dormir », je vais dormir.

Voilà un titre tout droit conçu pour H. Aussi droit que « droite est la mort » (« La muerte es recta », disait Alfonsina). Dire « Je vais dormir » pour signifier « je vais mourir » n’est pas juste une métaphore. Dans la mythologie grecque, Hypnos, dieu du sommeil, était le frère jumeau de Thanatos, dieu de la mort. C’est surprenant, vous ne trouvez pas ? Encore que… Et Thanatos ne correspondait pas à l’image d’une mort inopinée comme il s’en produit tous les jours : il était le représentant d’une mort qui survient à point nommé, une mort attendue. Aussi nécessaire à la vie que le sommeil l’est à la veille. 

Quevedo (1580-1645) l’avait formulé avec une élégance rare : 

« Pues no te busco yo por ser descanso

Sino por muda imagen de la muerte. »

(Je ne te cherche pas pour le repos que tu apportes

Mais parce que tu es muette image de la mort.)

H., lui, ne souhaite pas mourir. Il voudrait dormir, rien de plus. Ce n’est pas compliqué. En apparence, du moins. Mais fin limier que vous êtes, vous aurez compris que rapprocher le sommeil et la mort ne revient pas simplement à souligner la ressemblance entre deux formes de l’inaction : le repos d’un jour, le néant sans fin. Cela va plus loin, beaucoup plus loin ! Il s’agit d’un transfert à sens unique, où le sommeil, jusque là paisible, se retrouve lesté de toutes les peurs associées à la mort : angoisse, frayeur, terreur, épouvante… 

Je reprends : le dormeur fait taire ses soucis, il accueille l’absence, le silence, le neutre, comme un repos attendu qui fera de lui, le lendemain, un vivant, un actif, un acteur de lui-même et du monde qui l’entoure. L’insomniaque pour sa part, voit croître, à l’heure où le sommeil réclame son dû, le bruit et la fureur des luttes, des combats, des batailles et des vengeances que le quotidien avait fait semblant d’ignorer, et que le silence de la nuit redessine, même en leur absence, avec des traits d’une netteté inédite. 

Mais ce n’est pas tout. Il sent aussi pointer en son sein une autre peur, terrible : celle de ne jamais se réveiller du sommeil où il se serait laissé sombrer. Plus profond aura été le sommeil de la nuit, plus grand sera le risque qu’il se convertisse en un sommeil sans réveil, un sommeil sans fin. 

A l’inverse, il peut se sentir gagner par une autre peur tout aussi implacable : que sa nuit de sommeil passe si vite qu’à peine endormi, il se retrouve déjà le lendemain, confronté aux épreuves qui lui sont associées et qu’il aurait voulu repousser. Une crainte que le sommeil ne remplisse pas son office d’offrir un sas avant d’affronter les tracas et les embûches d’une nouvelle journée. Et plus la nuit avance, plus le temps restant se rétrécit, réduisant à une peau de chagrin cette séparation tellement indispensable entre la veille et le lendemain.

Il y a tant de raisons de craindre, de refuser le sommeil. De céder à la peur au moment de s’endormir. Il y a tant de raisons de ne pas vouloir dormir !

Tout autant qu’il y a de raisons de craindre la mort, pour nous, imprégnés que nous sommes de croyances où la hantise du châtiment domine largement l’espoir d’une félicité éternelle. A tel point que les croyants préfèrent oublier la perspective odieuse de l’enfer qui leur est promis. Ne cherchez même pas à faire le décompte de leurs actions bonnes et mauvaises. Soupesez seulement leur renoncement à faire le bien, à mettre la charité au centre de leur vie, comme les y invite leur religion. De sorte qu’ils pratiquent une religion distante, absente de leur quotidien, faite de mots d’un autre temps : le Seigneur soit avec vous… Ceci est mon sang… 

[ N’ayez crainte, cher lecteur, si les propos que « je » viens de tenir vous choquent d’une façon où d’une autre : le « je » qui vient de céder à un bref accès de véhémence reste un être de fiction, au même titre que H. ou Jacques. C’est celui qu’on appelle le « narrateur ». Et comme dans toute fiction, les impressions et les opinions qui lui sont attribuées n’ont de ressemblances que fortuites avec une quelconque réalité. ]

Mais reprenons. Oui, lorsque la nuit se fait ténébreuse et que le moment est venu de dormir, nous nous retrouvons nus. Nous voici dépouillés de la gangue des semblants qui, le jour, nous donnent l’impression d’exister. Les mots et les images viennent occuper l’espace libéré par les actions. Des mots qui évoquent la vie et la mort, la religion et l’incrédulité, le désir et le rejet, la tendresse et la violence. Alors dites-moi, comment un tel trop-plein ferait-il place au silence si justement associé au sommeil paisible d’un enfant, ou d’un artisan peut-être ? Et parfois, ce sont les rêves qui prennent le relais des mots. L’agitation se fait cauchemar, l’insomniaque sursaute, se réveille brusquement, et nous y revoici. Pour des heures parfois.

Ecoutons à nouveau Alfonsina Storni nous parler de la violence dans son poème « Yo soy como la loba » (je suis comme la louve). 

« Pauvres et douces brebis du troupeau ! Ne craignez pas la louve, elle ne vous fera aucun mal.
Mais ne riez pas non plus, car ses dents sont fines, et dans la forêt, elles ont appris leurs manières. »

Douce est la louve, mais vous, le troupeau, comme l’aurait dit tout aussi bien Nietzsche, ne riez pas d’elle qui a choisi la solitude des sommets, car elle vous montrera alors sa véritable sauvagerie. Cette sauvagerie que je ne sais même pas vous décrire, dont je sais encore moins définir l’identité profonde. Une identité suppose un cadre, des limites. Un animal sauvage ne connaît aucune limite. Une louve n’est ni plus ni moins sauvage... j’ai envie de dire : animale, qu’un loup. Elle hurle de la même façon. Au cas où nous en douterions, Alfonsina a même convoqué un témoin, l’ombú, cet arbre superbe qui dispense de ses vingt mètres de haut, à l’aide de ses larges feuilles, l’ombre espérée par les habitants de la pampa :

« J’ai pleuré mon bonheur défunt
Et il fut témoin du cri douloureux. »

Alfonsina faite louve hurle quand elle n’a plus de mots. Ou parce qu’ils lui ont manqué pour dire son « bonheur défunt » avant qu’il ne trépasse.
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Mes pas lents, pensifs même, tant il est vrai que le cerveau réfléchit mieux quand il peut compter sur le soutien de leur mode traînant, quoique régulier, régulier et trainant, m’avaient conduit jusqu’à la bibliothèque où j’espérais trouver les recueils d’Alfonsina Storni. Cette même bibliothèque où officiait « la bibliothécaire », la dame qui avait si longtemps intimidé H. Sans surprise, la conversation roula sur lui et son sommeil englouti. Elle me dit qu’il semblait préoccupé. Lorsqu’il était assis à une table de lecture, disait-elle, il remuait les lèvres, comme s’il égrenait la liste de ses soucis. Et il était pâle, si pâle.

Selon elle, on perd le sommeil lorsque les tracas occupent l’esprit au point de l'envahir, et l’empêchent de générer ce vide dont la nature, dit-on, a horreur, mais qu’un sommeil de qualité recherche comme s’il était la condition sine qua non de sa survenue. Je ne crois guère à ce genre de théorie, pourtant largement répandue. Admettons que cela vaille pour certains. H. ne manque pas de « soucis », puisque tel est le mot qui s’impose en la circonstance. J’écoute la bibliothécaire m’en dresser le catalogue, disposé comme je le suis par principe à écouter les arguments dont on veut bien me gratifier.

Premièrement, H. se voyait grand-père. Il adorait ses deux petites-filles et se croyait apte à leur transmettre les mots et les valeurs du passé, du collectif, de la culture, de même que la fantaisie indispensable afin de devenir et de demeurer des êtres libres. La mère des enfants s’était montrée méfiante : pour elle, soucieuse à l'extrême de leur bien-être, une telle fantaisie possédait certains traits d’une rébellion qui, les ayant contaminées, pourrait faire obstacle à leur intégration dans la vie sociale. Elle disait avoir elle-même souffert, enfant, de ses excès. Dans un village où l’arrivée et le départ des petits-enfants rythmaient les saisons comme le sac et le ressac de la mer, H., lui, n’avait pas revu les siennes depuis cinq ans et cinq mois. Oui, c'était bien une folie.

Deuxièmement, H. se sentait vieillir. La soixantaine avait été pour lui une belle décennie, claire, active, débarrassée des obstacles qui l’avaient freiné jusque là. Mais passer les soixante-dix ans, cela avait été prendre conscience d’un corps qui ne répondait plus que par à-coups, morcelé en une multiplicité de points endoloris, lesté de prothèses, ralenti, usé, sans parler de ses insomnies, ni d’une maladie du cerveau sur laquelle il ne s'étendait pas.

Troisièmement, H. avait poursuivi l’engagement politique qui était le sien depuis son adolescence, incarnant avec quelques autres à l’échelle de sa commune, une forme de vigilance démocratique. Mais les détenteurs du pouvoir local n’avaient pas, comme cela est hélas fréquent, la capacité de soutenir un débat argumenté, nuancé et respectueux des personnes. Ils l’avaient grossièrement traîné dans la boue, lui avaient accolé l’image d’un opposant systématique, avaient interdit à leurs partisans de lire ses écrits sur internet, et pour finir, l’avaient poursuivi en diffamation. Convoqué à deux reprises chez les gendarmes, il avait dû se défendre d’accusations qu’eux-mêmes jugeaient oiseuses. C’était un miracle qu’il fût parvenu, après un tel pilonnage, à conserver dans le village son image de sérieux, de dignité et même de modération.

Quatrièmement, une femme, déçue, vexée, blessée probablement par le choix mûrement réfléchi qui avait été le sien de la quitter, s’attachait avec une insistance croissante à répandre des propos mensongers et insultants à son égard. Quelque puérils et peu convaincants qu'ils fussent, cela faisait longtemps qu'il n'avait pas été confronté à une telle volonté de nuire et il s'en trouvait affecté.

La bibliothécaire était persuadée que ces quatre « soucis », qu’elle avait classés avec le soin qui seyait à sa fonction, constituaient la cause de ses insomnies. Elle imaginait qu’il pourrait les résoudre un par un, avec l’aide qu’elle se disait prête à lui apporter. Il manquait cependant à sa théorie autant qu’à son projet, une distinction essentielle, mais qu’elle semblait ignorer : celle entre les insomnies « normales » et « atypiques ». Les insomnies « normales » sont liées à des problèmes d’humains auxquels ceux-ci finissent en général, après des efforts parfois longs, par trouver des solutions. Les insomnies "atypiques" échappent à ce cadre. Elles poussent les troubles (du sommeil, mais ils peuvent être d’autres natures) à un degré extrême qui dépasse toutes les limites du raisonnable. Elles réclament des solutions aussi atypiques qu’elles le sont elles-mêmes.

Voilà qui nous promet quelques surprises pour les épisodes à venir ! D’autres animaux, une machine, des effets de langage qui n’auront plus grand chose à voir avec un mode de vie banalement humain...

1 commentaire sur “LE SOMMEIL ENGLOUTI [feuilleton estival] – Episode 3 : Il y a tant de raisons de ne pas vouloir s’endormir”

  1. Hâte de lire la suite de ce récit de fiction qui intègre expériences et réflexions personnelles avec de belles ouvertures à réfléchir sur la qualité de l’écoute et l’attention que l’on porte aussi bien aux autres qu’à soi-même ! Merci 😉

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