LE SOMMEIL ENGLOUTI [feuilleton estival] – Episode 2 :  « C’est là que je hurle »

Hier, H. est passé. Il m’a dit qu’à 3 heures et demie, la nuit précédente, il avait hurlé. Comme un loup, a-t-il ajouté. 

Je l’ai coupé : 

– Un loup, c’est une image. Tu as hurlé, c’est tout. 

Il n’écoutait pas.

– Je ne veux pas te faire pitié, mais j’ai perdu le sommeil comme on perd ses clés. Ca fait des semaines, des mois, que je ne dors plus que deux heures par nuit. Pas une de plus. Je m’endors, et pouf !, une demi-heure après, c’est déjà fini. Je traîne jusqu’à six heures, sept heures. Le matin, j’essaie de grappiller une demi-heure. Ca ne vient pas. Il n’y a que l’après-midi où je finis par m’écrouler. Des fois, des fois pas.

Il fait une pause. Les contours de ses yeux sont rougis.

– Dans la journée, je voudrais continuer à avoir des activités de vivant : lire, écrire, passer des coups de téléphone, aller marcher, faire du piano. Mais je suis comme un zombie. Je ne sais plus comment faire. Je ne te dis pas qu’il n’y a pas des nuits agréables. Ou supportables, disons. Sans sommeil, mais calmes. J’écoute des podcasts si je suis trop fatigué pour lire. Je prends quelques notes, puis je les perds. Je perds tout ! Au piano, parfois, je joue bien. Je prends mon temps, je répète dix fois un morceau de Scarlatti au ralenti, ou des standards de jazz. J’ai tout mon temps. Lorsque j’ai une bonne idée, je la note. Enfin, quand j’en ai le courage. J’ai trop de cahiers, je les perds aussi, alors je renonce à noter.

Il s’interrompt, le visage tendu, figé par la fatigue. Puis tout d’un coup, il parle plus vite.

– D’autres nuits sont terribles. Ca commence par les crampes. Je ne peux rester ni couché, ni assis. Je marche de long en large. J’ai oublié de prendre mes comprimés. C’est con. Ca arrive souvent. Il faudra une heure, deux heures, avant qu’ils agissent et que je puisse penser à autre chose. Il faut attendre, tenir. Quelquefois ça dure trois, quatre heures. Rien d’autre à faire qu’endurer. Si on se ramollit, on est foutu. Je me bats. J’ai même relu le Lachès de Platon. Lachès est un général grec. A Socrate qui l’interroge sur ce que c’est que le courage, il répond que c’est « la résistance physique et morale sur le champ de bataille. » C’est « tenir bon dans les combats. » Même quand on ne sait plus pourquoi on se bat, ajoute-t-il. Socrate est malin. Tu sais ce qu’il lui dit ? Que chercher la définition du courage, même quand on n’y arrive pas, c’est déjà une forme de courage. Plutôt bien vu, non ?

Mais sa voix devient rauque.

– Je rigole, je me renfrogne. Je rigole à nouveau. Un peu. Plus du tout. Et c’est là que je crie. Que je hurle. Comme un loup blessé. Le poil blanchi de s’être trop frotté contre les pierres. Un vieux loup solitaire, esseulé, infâme. Les yeux grand ouverts. Nuit après nuit. Mon désespoir augmente. Ou le sien, que sais-je ? C’est absurde, un loup ne connaît pas le mot désespoir. Il trouve normal de hurler. Il y prend peut-être même du plaisir. Je n’en sais rien. Je ne sais plus. 

Je l’ai laissé parler. Puis j’ai demandé : 

– Et ces hurlements, ils ressemblent à quoi ?

Il a hésité, puis :

– Ce ne sont pas des voyelles, pas des consonnes. Pas du genre aargh !, ni grrr. Tu t’es déjà assis face à la mer pour écouter les vagues ? C’est ça, à peu près : un grondement, une vibration. 

Je hoche la tête. Il poursuit :

– Tu vas me dire que les vagues, ça vibre aussi, comme les voyelles. Mais c’est différent. Les voyelles se forment dans la cavité buccale. Les vagues, c’est l’eau, le sable, les rochers. Le son vient de là. Dans une bouche, l’air se cogne aux dents, aux joues, aux lèvres, au dos ou à la pointe de la langue. Ca donne les consonnes. L’équivalent dans la mer, c’est le grondement des galets, des coquillages, du sable, que l’eau remue et secoue. Ce sont les éléments solides. Quand au liquide, à l’eau, ça circule en tous sens, c’est large, ça vibre. Il y a aussi la vitesse et la force des vagues. Le son peut grimper dans les aigus comme une sirène, il gagne du volume, ou au contraire on n’entend plus que des gouttelettes, des bruissements, parfois une simple goutte de rosée. Le son descend aussi parfois. Il devient puissant et grave. Comme les basses de Led Zep. Voilà, tu voulais savoir. C’est la première fois que j’explique tout ça à quelqu’un. Je fais peut-être des erreurs.

Je l’écoutais. Attentivement, car je m’étais déjà posé la question. J’avais écouté les vagues et m’étais demandé aussi s’il y avait des consonnes et des voyelles. Je n‘avais pas réussi à en reconnaître, à part peut-être les « chhh ! » J’ai réfléchi à haute voix : 

– Un loup, ça a une gueule, non ? Une cavité buccale, comme nous. Un hurlement, c’est quand même une voix, des voyelles. Ce n’est pas juste une vibration ou un grondement.

Il a levé vers moi ses yeux rougis. Je crois que les miens commençaient à leur ressembler.

– Je sais.

Il s’est tu assez longtemps. Puis :

– Tu as déjà fait du chant ?

– Un peu.

– Alors tu dois savoir aussi. La voix ne vient pas que de la bouche. Elle vient de très loin. Du périnée, du ventre, du diaphragme. Puis les cordes vocales. Et même la boîte crânienne. L’air vibre partout. Comme l’eau. Et franchement, je m’en fous de savoir si c’est une voix, un cri, une onde. Je peux juste te dire une chose : il y a un son qui vient de l’intérieur de moi, quelque part, je ne sais pas où, et qui n’est pas ma voix. Que ce soit un son animal ou le bruit des vagues, que ce soit de l’eau ou de l’air, qu’est-ce que ça change ? C’est un cri. Ca vient de moi, mais ça ne m’appartient pas. Ou peut-être que si. Ou pas. 

– C’est ton corps, j’ai murmuré.

Il a haussé les épaules :

– You must know. Maybe it’s my body. Il a décidé de se suicider et de m’entraîner avec lui. Je résiste comme je peux. C’est une guerre, il veut ma peau. Dans deux semaines, nous aurons sombré tous les deux, corps et âme. Nul ne survit à son corps. Sauf si, bien sûr… Tu crois en Dieu ?

– Non.

– Tu connais Alfonsina Storni, la poétesse argentine ?

Et comment, je connaissais ! D’ailleurs, c’est lui, H., qui m’avait joué « Alfonsina y el mar », un jour, au piano. Vous ne trouverez nulle part un Argentin à qui cette « zamba », une musique traditionnelle de la région de Buenos Aires, n’arrache des larmes ! Une musique lente, élégante, qui se danse sur trois temps avec un piqué sur le deuxième. L’homme et la femme se contournent à distance, chacun traçant des courbes gracieuses avec un mouchoir.

Quant aux paroles, H. n’a pas attendu que je sorte de ma rêverie pour les évoquer :

– Elle s’est avancée dans la mer, à Mar del Plata. C’était en octobre 1938. L’eau l’a peu à peu submergée. Elle a marché encore. L’eau a rempli ses bronches, sa gorge, son crâne. Peut-être aurait-elle voulu faire demi-tour. Mais ses pieds continuaient à avancer au fond de l’eau. Le dernier son qu’elle a entendu a été l’eau qui bruissait dans ses oreilles. Ca, je le sais.

Il a poursuivi, la voix plus faible :

– Elle avait raconté sa mort par avance dans ses poèmes, dix fois, vingt fois. La première fois, elle avait à peine vingt ans. Elle a aussi écrit un poème qui dit « Yo soy como la loba », Je suis comme la louve. On en reparlera. Excuse-moi, je suis fatigué, épuisé, je vais rentrer.

De mon côté, ma décision suivait son court. H. retrouverait le sommeil. Comment ? Je n’en avais pas la moindre idée. Mais il devait y avoir une clé. Ou plusieurs. Je les trouverais.

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