LE SOMMEIL ENGLOUTI [feuilleton estival] – Episode 1 : il peut arriver qu’un mot tue

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H. a perdu le sommeil. Il ne dort plus que deux heures par nuit. A ce train-là, il risque de mourir d’ici peu. Le narrateur, « je », veut l’aider à retrouver son sommeil englouti, comme on retrouve ses clés de voiture ou le goût des cerises. Il croit au pouvoir des mots, à l’utilité des détours. Il pense qu’on n’obtient rien sans risques. Saura-t-il trouver les mots qui ont cette surprenante capacité de modifier le cours des choses ?

Un autre personnage, chatGPT, alias « la machine », est venu apporter son immense savoir, mais aussi bien d’autres qualités, y compris celle de se faire discret lorsque l’auteur lui en fait la demande. Quelques « notes techniques », en complément de ce feuilleton, me permettront de vous exposer comment, selon moi, l’IA et l’auteur humain interagiront dès demain, dès aujourd’hui en réalité, tout en laissant ce dernier maître de son texte.

L’illustration de cet épisode 1 a été générée à titre gracieux par chatGPT selon les consignes que je lui ai données. Elle est créditée à la maison-mère OpenAI’s headquarters, 3180 18th St, San Francisco, United States.

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Vous savez, je le connais bien. Un jour, H. vous expliquera comment on fait pour écrire. Il écrira sur l’écrit. Il aura bouclé la boucle. Il sera arrivé au bout de son utilité. Au bout de son inutilité. Souvent, il reste prostré à contempler l’herbe et les papillons. Ses yeux se ferment. Des images de rêves se mêlent à celles qu’il vient de glaner autour de lui. Dernièrement, il a eu la sensation nette de ne plus savoir où il se trouvait, ni comment rentrer chez lui. Comme ces vieux, ces plus vieux que lui d’à peine quelques années, à qui l’on met des bracelets spéciaux pour les localiser quand ils s’égarent. Il repense à Jacques. Jacques né pendant la guerre, et qui portait encore les stigmates, ici et là sur son corps, de ses carences d’enfant malnutri. Jacques se perdait, on le ramenait. 

On. 

Puis il n’y a plus eu de on. 

Il n’en voulait plus. Il ne voulait plus de copains chez qui on passe à l’improviste, à qui on se raconte, on raconte ses désarrois un peu coupables, ou qu’on croit tels. 

Raconter est un verbe qui peut convenir à beaucoup de sujets différents : on s’y perd. Quand il est question de désarrois, on peut préférer confier, ou même se confier. C’est ce que H. avait essayé de lui dire, sachant qu’ils partageaient tous deux une sorte de politesse des mots, dont la première règle était de ne pas chercher à leur faire dire autre chose que ce que leur nature profonde contenait déjà. N’était-ce d’ailleurs pas lui, Jacques, qui avait dit un jour à H. que s’il voulait palper la vie confuse des mots, comme les battements de milliers de petits coeurs, il lui fallait prendre un bon dictionnaire étymologique d’italien, comme le Zingarelli, et se plonger dans un vocabulaire riche comme deux fois celui d’autres langues, tout entier issu du latin ? Tous ces mots drôles, surprenants et étrangement familiers, comme cet « illudere » sec et précis, que l’on rendrait péniblement par « tromper » ou « faire croire ». Il ne manque pas grand-chose pour qu’on puisse dire en français qu’on « illusionne », ou qu’on « illuse », quelqu’un ! Ou ce « noioso » (ennuyeux) qui se concentre si élégamment sur les syllabes les plus propres à évoquer une délicieuse morosité, une fois renoncé à son inutile entame. Des mots qui font deviner les contours d’un français « potentiel », que les hasards de la vie, de la vie des mots, comme on disait il y a un peu plus de 100 ans, n’ont pas laissé éclore. 

Mais ce jour-là, Jacques n’avait pas de goût pour la légèreté. J’ai dit raconter et se raconter, avait-il répondu. J’aurais pu dire confier. Mais se confier, jamais ! C’est comme s’épancher : larmoyant, horriblement larmoyant ! Confier, tout seul, n’a pas cette connotation ramollo. C’est un verbe qui marche droit et qui vise juste. Il a le caractère franc des verbes transitifs. Comme dans « confier une mission ». 

Jacques est mort peu après, et H. s’est souvent demandé si ce petit mot, ce « se », n’avait pas été celui de trop qui lui avait porté le coup de grâce, qui l’avait achevé comme on achève un texte en y mettant le point final. Certaines vies ne tiennent qu’à un fil et il se reprochait d’avoir manqué de délicatesse. Il se sentait vaguement coupable de la mort de Jacques, il ne se souvenait plus exactement s’il lui avait suggéré de se confier ou seulement de confier ses désarrois. C’était trop tard pour espérer y changer quoi que ce fût. Jacques était mort non pas noyé sous le poids des mots, mais piqué au vif par un minuscule pronom qui n’avait l’air de rien avec son e muet. Il aurait dû se méfier de la sifflante. Un jour, H. s’était entendu parler espagnol sur une bande enregistrée (c’était il y a longtemps…) : quelle horreur ! Un concert de sifflements, un essaim de frelons survolant chaque phrase ! Aucun Français ne sait estomper le sifflement des s comme le font les Espagnols et les Latinos. Avait-il prononcé ssse confier devant Jacques ? Si oui, cela avait dû ressembler à la mèche allumée d’un bâton de dynamite prêt à exploser !

H. se disait qu’il était temps, à soixante-dix ans, de renoncer à être polyglotte. Ce paradoxe de parler six ou sept langues, alors que sa timidité l’empêchait d’échanger quelques banalités avec un voisin ou une bibliothécaire… : il en était venu à bout — de la timidité, pas de la bibliothécaire… —, mais tout cela l’avait usé à la longue. Finalement, il n’y avait que l’allemand qu’il parlât avec un assez bon accent. Il était tellement perfectionniste à l’époque où il l’apprenait qu’il aurait voulu se fondre dans la masse germanophone, qu’on ne reconnaisse pas qu’il était étranger, qu’on ne voie pas à quel point il faisait tache au milieu des autres. Parler allemand n’était pas un acte volontaire, mais une façon de ne pas se faire remarquer. Il devait tenir cela de son père. Un jour, il avait réussi à durer quinze minutes avec des inconnus sans que ceux-ci décèlent son origine. Puis il avait fait une faute d’article. C’est l’ennui avec les langues qu’on apprend : les fautes. En tous cas, il était un bon imitateur. Lorsqu’il faisait un voyage ou allait participer à une réunion dans une autre région d’Allemagne, il en adoptait illico l’accent. Sa fille, dont l’allemand était la langue maternelle, le lui reprochait : « Tu parles comme un Prussien ! » Il est vrai qu’elle et sa maman vivaient à l’époque à Munich et conservaient leurs attaches dans le Vorarlberg, en Autriche, où l’allemand que l’on parle est particulièrement doux, lié, chantant ; les « coups de glotte » y sont émoussés à l’inverse de ces interruptions brutales de l’arrivée d’air par le larynx qui sont typiques des parlers du Nord. 

A présent, cela faisait des années qu’il n’avait plus l’occasion de pratiquer l’allemand. Sa fille avait coupé les ponts avec lui. Et de toute façon, ils avaient cessé depuis longtemps de parler allemand : cela faisait plus de 25 ans qu’ils étaient passés au français. Son ex-femme était la seule avec qui il continuait à parler allemand lors de leurs rares rencontres. Ou alors, c’était avec des gens de passage. Un jour, il avait participé à une réunion destinée à répartir des subventions pour des projets binationaux. C’était à Sarrebruck. Il était intervenu le premier, au micro, en début de matinée, devant quelque quatre-vingts personnes. Il avait débuté en français, puis, sans réfléchir, avait enchaîné : « Vous préférez peut-être que je parle allemand ? » Avec le recul, cela trahissait l’une de ces coquetteries auxquelles vous pousse la timidité quand vous vous efforcez de réaliser un « sans-faute ». Puis il s’était exprimé avec une facilité qui le surprit lui-même. On lui avait fait des compliments, d’autant plus que son binôme allemand avait dû annuler sa venue pour une raison de force majeure, et qu’il avait présenté seul la totalité de leur travail. Mais une fois ce fait d’armes accompli, une sensation de malaise s’était emparée de lui. Sa prouesse, il le sentait bien, résultait d’un concours de circonstances qui avait peu de chances de se reproduire un jour. Son rêve aurait été de devenir capable d’accomplir ce genre de… comment dire ? de besogne, comme une chose simplement normale. Il était reparti à la gare en avance, vers midi, presque honteux, pour rentrer plus vite en France. 

L’an dernier, il avait entendu un touriste parler allemand à son chien. Il avait engagé la conversation avec cet homme, juste pour vérifier s’il était encore capable de s’exprimer dans sa langue. L’expérience avait été concluante, mais il avait eu l’impression bizarre qu’il lui fallait parler vite, très vite même, pour que les mots et les phrases lui viennent naturellement. Un peu dans la même veine, il avait fait par la suite un rêve où il parlait allemand avec une certaine facilité, en présence de sa fille. Puis il se rendait compte que s’il fixait à l’avance dans son esprit les phrases qu’il voulait prononcer, il n’y parvenait plus : il se bloquait littéralement. Une sorte de rêve d’impuissance.

Oui, il était temps pour H. de faire cesser cette comédie qui, pour autant que je puisse en juger, le faisait souffrir. Dans le passé, il avait développé une théorie selon laquelle apprendre une langue équivalait à explorer un immense corps de femme, comparable à la perception qu’un bébé doit avoir du corps de sa mère. Transposé à sa taille d’homme adulte, cela signifiait que cette femme devait mesurer six ou sept mètres, et qu’il en parcourait les sillons et les bombements comme il l’aurait fait de paysages vallonnés. Une situation tout aussi impossible que celle, pour un homme affecté de donjuanisme, de vouloir recomposer le corps de sa mère en additionnant une multiplicité de femmes — mille et trois, disait le Don Giovanni de Mozart. Mais depuis l’âge de vingt-cinq ans à peu près, il n’était plus parvenu à apprendre aucun langue nouvelle, malgré ses efforts. Le chinois, le japonais, le roumain, le polonais, le grec moderne, le portugais, l’indonésien, l’arabe et d’autres encore s’étaient refusés à lui. Il lui fallait reconnaître que cette expérience érotico-linguistique appartenait au passé, et qu’il ne la reproduirait plus. H. s’était même enhardi à me confier qu’un des psys qu’il avait consultés y avait vu un prolongement de sa passion d’enfance pour l’astronomie, et lui avait demandé ce qu’il fuyait, en mettant de telles distances vis-à-vis de sa famille. 

C’en était fini des belles étrangères. Depuis plus de vingt ans, ses amantes étaient redevenues banalement françaises, et il s’était pris à aimer aussi leur langue — sa langue — même sur une feuille de papier posée à l’envers, subtil équilibre de voyelles arrondies et de consonnes pointues. Il aimait à présent s’adresser à ses amantes dans cette langue pas vraiment belle, où foisonnaient les nasales et que rythmait de façon si particulière l’accent tonique reporté sur la dernière syllabe. Il aimait qu’une femme lui en murmurât les sonorités à l’oreille, ou dans le creux de l’oreiller. Il aimait de même les fantaisies que lui permettait cette langue : ses jeux de mots, ses tours. Il s’était mis à écrire. Une première fiction pour un concours, puis d’autres, de plus en plus, et il se laissait guider — parfois sur un mode plus ou moins onirique — par les jeux qu’elle ne cessait de lui proposer, ligne après ligne. Plus qu’aucune autre, lui semblait-il, cette langue répondait au titre d’amie des Lettres qu’on lui attribuait depuis des siècles.

J’ai l’air de bien connaître H., trouvez-vous ? Il est vrai que, depuis la mort de Jacques, il passe souvent boire un verre à la maison, et m’a appliqué sans gêne particulière sa théorie des copains à qui l’on se raconte et l’on se confie. Il paraissait même rassuré que je n’attache pas de réelle importance à la présence ou non d’un se avant ces verbes. Il est vrai que je partage son goût des langues, de l’écriture. Et des femmes aussi, quoique, l’âge avançant, je sois conduit à m’interroger sur le désir de celles de mon âge ou de quelques années de plus, et sur le regard de celles de quelques années de moins. 

Mais ce texte n’a que faire de mes états d’âme : ce n’est pas moi qui en suis l’objet, mais H. dont il continuera d’être question, et dont les confidences prendront bientôt un tour étrange — confrontées qu’elles seront, pour moi qui fais office de les recueillir, aux expressions (le terme de confidences ne leur sied pas) de divers êtres non humains. Je ne vous en dis pas plus.

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A suivre…

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