Question : que devient « la cantatrice chauve » ? Réponse : « Elle se coiffe toujours de la même façon. » Chef d’oeuvre du théâtre de l’absurde publié par Eugène Ionesco en 1950, longtemps réputée « injouable », la pièce déroutait le public de ses premières représentations. On ne comprenait rien à ces échanges sans queue ni tête entre les Watson, les Martin, la capitaine des pompiers et la bonne Mary.
Philippe Teissier, le metteur en scène des Pépites de Pénestin, me confie : « J’en avais ras-le-bol du théâtre de boulevard. Je voulais tenter autre chose. » Ce théâtre, pourtant, est le fond de commerce de la troupe. Et le public pénestinois l’adore. Mais Philippe a le goût du risque. C’est en cela, d’ailleurs, qu’il est un véritable artiste. Serge Herbaut, le fondateur des Pépites, confirme : « On savait qu’on ne remplirait pas la salle : sur 5 représentations, on est passé de 700 spectateurs l’an dernier à 400. En fait, on en a perdu moins de la moitié. Donc c’est un succès ! Et le public était enthousiaste !! »
Il fallait les voir, les spectateurs de ce dernier dimanche ! Riant, s’exclamant, se dressant sur leur siège pour mieux voir, se cherchant du regard. Le burlesque, l’incongru, l’absurde, font mouche. Un miracle s’est produit dans la salle Petit Breton en ce frisquet dimanche de novembre. Tentons de le comprendre.
La révolte chevillée au corps
De quoi parle la pièce ? Eugène Ionesco, né en Roumanie, observe d’un œil acéré le conformisme petit-bourgeois de l’après-guerre comme les illusions idéologiques de la gauche intellectuelle. Mais sa critique n’a rien d’abstrait. Son arme est l’humour désespéré des peuples de l’Est tombés sous le joug soviétique. Un humour corrosif, mélancolique, sans issue. On songe au gigantesque métronome de 15 mètres de haut – « la marche du temps » –, qui domine Prague en lieu et place d’une ancienne statue de Staline ; les cadrans et les rouages du superbe décor des Pépites y font peut-être écho.
Ionesco crée des personnages sans psychologie, des « hommes sans qualités », parlant un langage inspiré de la méthode Assimil – vous savez, « My tailor is rich », des phrases qui ne servent à rien, ne permettent aucune communication, mais diffusent sur les dialogues un halo d’étrangeté. Parodie de la société de consommation des Trente Glorieuses, pastiche du théâtre de boulevard vidé de son intrigue, il ne reste que ruptures, coqs-à-l’âne et répliques absurdes.
C’est féroce, décapant… mais sombre : la pièce flattait alors la mauvaise conscience des jeunes bourgeois du Quartier latin. Ionesco lui-même traînait sa mauvaise humeur de l’Académie française aux colloques qui lui étaient dédiés. Pourtant, en 1952, il accepta de retravailler certains passages avec la troupe de Nicolas Bataille, qui avait eu le bon goût de la trouver drôle. Il dut penser : « Ces jeunes de l’Ouest vivent dans le confort et ne savent pas grand-chose de la vie, mais ils ont de l’audace, alors pourquoi pas… »
Trois-quarts de siècle plus tard, à Pénestin, ils sont aussi « à l’Ouest » et ont la même audace. Non pas pour réécrire la pièce, mais pour la réinterpréter à l’heure des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Le Monde, samedi 29.11, titrait ainsi : « Pourquoi le goût pour l’humour absurde des jeunes générations est plus sérieux qu’il en a l’air ». Un requin à trois pattes chaussé de Nike, des manifs en costumes de grenouilles gonflables : autant de moyens de rejeter la place et les modes de consommation que les algorithmes prétendent nous assigner. L’inconfort et l’étrangeté suscitent le rire : « c’est drôle parce que ça ne veut rien dire ».
Les Pépites cassent les codes
Les Pépites, elles, colorent les personnages neutres de Ionesco : costumes bleus éclatants loués chez Shein, Mrs Smith et Martin et leurs épouses toutes de rose vêtues se sont répartis les rôles ; les uns campent les poncifs britanniques avec conviction, les autres les dynamitent dans un burlesque débridé. Ca fait penser à Philippe Katerine aux JO de Paris 2024.
Les Pépites brisent les codes avec une jubilation partagée par le public, qui leur renvoie cette belle énergie. Quand le souffleur réclame une réplique oubliée, on ne sait plus si c’est « pour de vrai » ou si cela appartient au texte. On marche sur une corde raide : un pur moment de théâtre populaire, digne héritier de la commedia dell’arte. Drôle et vital comme du Shakespeare !
La fortune sourit aux audacieux. La « Saison culturelle » de Pénestin ferait bien d’en prendre de la graine, elle qui prétend limiter la culture aux humoristes et aux chansonniers « puisque c’est ce que souhaite le public ». Ils sont sympathiques, mais quel mépris lorsque l’humour – école d’imagination, d’intelligence et de critique – devient un simple outil de conformisme !
Cessons de ronronner, la campagne des Municipales démarre. De quelle culture avons-nous besoin à l’heure des catastrophes annoncées ? Ecoutez le psychanalyste Jacques Lacan : « L’amour, c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que l’on n’a pas. » La culture, c’est cela aussi. Ouvrons grandes nos oreilles et retenons la leçon de courage donnée par les Pépites. Ionesco est un auteur politique. Débattons ! Nous ne sommes pas des chats pour rester à ronronner ainsi !
Merci pour cet article très bien tourné @