Le curare qui fait défaut dans les hôpitaux « pour des économies de queues de cerises »

Vous aussi, vous avez sans doute fabriqué des sarbacanes quand vous aviez 8 ou 10 ans. Comme moi, vous auriez bien aimé pouvoir enduire vos projectiles de curare en attendant de réduire les têtes de vos ennemis comme le faisaient les indiens Jivaros. Le curare, extrait de certaines lianes de la forêt amazonienne, bien avant que Jair Bolsonaro vienne bouleverser ses équilibres, est un poison puissant et son action commence par une paralysie de tous les muscles.

C’est cet effet de relâchement musculaire que l’on reproduit dans les services d’anesthésie-réanimation. Le curare, dont on fabrique désormais la molécule artificiellement, sert à faciliter l’intubation de la trachée et à diminuer le tonus musculaire avant une intervention chirurgicale. Ce n’est pas le seul « médicament » utilisé, mais c’est un maillon essentiel de la chaine de traitement du COVID-19.

Où ? En Chine !

Or, dans tous les hôpitaux, on est à présent au bord de la rupture. Que faire ? En commander d’urgence. Où ? En Chine ! Le docteur Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou à Paris et invité hier matin sur BFM-TV, s’étrangle en évoquant le sujet :

« Ce sont des médicaments qui ne coûtent absolument pas cher, mais qui sont fabriqués en Chine. On a décidé probablement pour des gains absolument minimes à une époque de ne plus les fabriquer en France. Eh bien tout ça, on est en train de le payer. »

Sa colère monte :

« C’est incroyable qu’en France on ne puisse plus avoir de curare et même parfois d’anesthésiques généraux pour certains. (…) Et c’est pour des économies de queues de cerises qu’on a décidé au cours des années d’envoyer faire fabriquer ça à droite et à gauche, en Chine en particulier. Moi, je connais un peu l’histoire et je sais que l’Union Européenne a été créée pour assurer l’indépendance alimentaire de l’Union. Eh bien, voyez, la question se repose toujours pour tout ce qui est nécessaire à la bonne survie de la nation : nous avons besoin d’une indépendance industrielle, y compris sur les éléments les plus élémentaires (sic). Vous avez évoqué les masques, tout le monde a entendu parler de ces masques dont nous avons tellement besoin. Ce n’est pas normal que nous en soyons à quémander des trucs qui ne coûtent rien. On a l’impression parfois d’être un pays en voie de développement. Entendons-nous, je ne jette la pierre à personne en particulier. C’est une affaire qui dure depuis tellement longtemps, cette dérive obnubilée par le gain, par l’argent, et qu’on paie actuellement très cher. »

En quelques phrases, tout est dit. Non, pas encore tout à fait :

« Le jour d’après l’épidémie, il faudra se poser des questions fondamentales sur notre capacité à être indépendants en matière de médicaments, en matière de masques, en matière de surblouses, en matière de tout. Ce n’est pas possible ! « Nous, nous refuserons de recommencer à travailler dans les conditions dans lesquelles nous travaillions auparavant. »

Voilà : dans la famille « système de santé », vous avez pioché la carte « curare », mais cela aurait pu être n’importe quelle autre. Et vous en arrivez à la question fondamentale, celle qui devrait nous occuper en cette période où nous avons du temps pour réfléchir, pour lire, et même pour débattre, puisqu’un blog comme celui-ci et beaucoup d’autres, le permettent :

Qu’est-ce qui devrait changer ?

Qu’est-ce qui devrait changer, concrètement, puisqu’il est bien évident, pour le docteur Juvin et quelques autres avec lui, que cela ne peut pas continuer ainsi, qu’on ne pourra pas reprendre comme si de rien n’était ? Et comment en est-on arrivé là ?

L’intervention de ce médecin à propos du curare renvoie à deux questions :

  • la recherche du gain, du profit, en un mot, le privilège accordé aux logiques libérales au détriment de l’intérêt général
  • la mondialisation, les délocalisations, qui font qu’on n’hésite pas à faire produire à l’autre bout de la planète ce qu’on fabriquait auparavant à des distances beaucoup plus raisonnables.

Les deux questions sont évidemment liées. C’est parce que c’est profitable qu’on délocalise, et que la fabrication du moindre T-shirt le fait voyager sur les 5 continents. Et c’est bien sur ces deux questions que le débat se recentre.

–  Les services publics, en premier lieu ceux de la santé et de l’éducation, auxquels on a imposé une logique étroitement comptable, font en ce moment la preuve de leur caractère indispensable. Le jour d’après, on ne pourra plus envoyer les CRS face à des infirmières, des aides-soignantes ou des sages-femmes.

–  L’heure sera aussi à la « démondialisation » et à la relocalisation, comme le disait encore ce matin un grand infectiologue. C’est ce que l’on entend partout, avec bien sûr l’ensemble des avantages que l’on aura à réduire l’empreinte carbone de tout ce que nous consommons. Mais le défi est conséquent : lorsqu’après le marketing, nous aurons aussi détrôné la logistique, cette spécialité discrète qui règne en maître dans nos entreprises, comment remplacerons-nous les anciens circuits, rentables, par d’autres, éthiques, respectueux de l’environnement, et courts tout simplement ?

Comme s’il ne s’était rien passé

C’est tellement complexe qu’on pourrait bien, comme le disent certains, en revenir très vite à l’« avant », au « business as usual », comme s’il ne s’était rien passé, et sans tirer profit de cette fantastique remise à plat qui s’opère actuellement. On aurait tort, cependant, car on nous annonce d’autres épidémies égales ou pires, sans compter les autres catastrophes écologiques et climatiques à venir.

Je verse un argument au débat. On fait souvent la comparaison entre la période que nous vivons et celle de mai 1968. Dans les deux cas, une secousse paralyse le pays et immobilise l’économie. Une différence, cependant : en 68, les gens étaient dans la rue ; aujourd’hui ils sont chez eux. Mais sous d’autres formes, on refait aussi le monde, on communique et on se dit que rien ne sera plus jamais comme avant.

Les soixante-huitards ont été douchés avant même la fin du mois de mai par la grande manifestation gaulliste sur les Champs Élysées du 30 mai, puis les 23 et 30 juin par le retour de bâton des élections législatives. Et pourtant… Tout ceux qui ont vécu la période des années 1970 savent que oui, tout avait changé en profondeur : les valeurs, les mœurs, la sexualité, l’éducation des enfants, le travail, les loisirs, la musique, le cinéma, la littérature, le langage, le poids des jeunes dans la société, le vêtement, la politique…

C’est peut-être un peu comme cela que les choses se passeront après le confinement. En surface, on aura l’impression qu’on est revenus au même point. Mais en profondeur, la rupture sera réelle et profonde.

Dans un prochain article, j’essaierai de commenter deux textes qui me semblent apporter quelques réponses par rapport aux questions soulevées ci-dessus :

–  Paul Jorion : « Il nous faut une économie dirigée »

–  Sylvain Tesson: « Que ferons-nous de cette épreuve? »

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/sylvain-tesson-que-ferons-nous-de-cette-epreuve-20200319

1 commentaire sur “Le curare qui fait défaut dans les hôpitaux « pour des économies de queues de cerises »”

  1. Tout est dit dans cet article. Mais au delà de ses déclarations le cœur sur la main, notre président aura-t-il le courage de remettre en cause tout ce qui, jusqu’à aujourd’hui, a fait partie de ses convictions les plus profondes.
    Et nous, les citoyens, après le confinement et les souffrances pour certains, n’allons nous pas nous jeter dans la consommation pour rattraper le temps perdu. Après nous le déluge !
    Il est toujours difficile d’être à la croisée des chemins sans avoir tous les moyens de choisir. C’est là que la lecture, l’écoute de chercheurs de différentes disciplines peut nous aider à faire le bon choix, ou le moins mauvais.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.