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Petit dialogue au café avant d’aller voter
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– Un jour en Corse, on a mangé au restaurant. C’était dans un village le long d’une route. J’ai pris des rougets, j’en avais trois ou quatre dans mon assiette. Et y’en avait un qu’avait pas le même goût que les autres. Pas complètement mauvais. Mais bizarre.
– Bizarre…
– Oui, bizarre. A la fin, le patron arrive et me demande si c’était bon.
– Un Corse ?
– Ben oui, un Corse.
– Et tu lui as dit quoi ?
– Ben, que le rouget était bizarre.
– Et il a dit quoi ?
– Rien…
– Et il a fait quoi ?
– Ben.., i me regardait. Droit dans les yeux.
– Et alors !? Et alors ?!
– Ben rien, pendant longtemps.
– Tu as dit au Corse que son rouget était bizarre ? Moi, j’aurais rien dit.
– T’aurais rien dit ? Mais c’était la vérité, le rouget était bizarre.
– Tu as dit bizarre, comme c’est bizarre…
– Non, mais arrête, t’es con. I m’regardait. C’est ça qui était terrible. Comme dans un film de Sergio Leone, tu vois ?
– Et alors ?
– Ben, au bout d’un moment, un long moment, i m’ dit : il était bizarre le rouget ? Puis i m’regarde encore. Je me suis dit : i va sortir un flingue.
– Mais t’as des préjugés. En tous cas, moi, j’aurais rien dit.
– J’peux pas. Je sentais un petit point sur l’estomac. Je me disais : je vais peut-être être malade.
– La rougeole, ha ! ha !
– T’arrêtes pas de déconner. C’est pas drôle. Tiens, redemande un Chardo.
– Y’a que du Mus, Monsieur.
– Ben, mets-nous deux Mus. Et des huîtres !
– Et alors, le Corse, i dit rien d’autre ? T’aurais mieux fait de t’écraser. Faut pas tenter le diable. Dans la vie, faut pas chercher les emmerdes.
– Mais j’ai pas dit que le rouget était pas bon, juste bizarre !
– Tu sais, je vais te dire un truc. Là, ya les élections. Ben je vais te dire. La moitié des gens, i votent parce qu’i z’ont un intérêt.
– En Corse, i font voter les morts !
– Non, mais j’ te dis, i veulent agrandir leur terrasse. Ou bien que le chemin, i passe plus loin ou plus près de chez eux. Ou i veulent mettre un abri de jardin. On a toujours besoin de kék’chose. Alors ben, i s’écrasent. Faut pas chercher les emmerdes.
– Tu dis pas ce que tu penses, toi ?
– Bof, à quoi ça sert ?
– Question de principe. J’avais un instit qui disait : même tout seul, faut dire ce qu’on pense.
– Ouais, comme dans le film… là, euh, Douze hommes en colère !
– C’est ça, exactement. Mais tu vois, quand tu votes, par exemple. T’es dans l’isoloir. C’est comme les chiottes, personne te regarde !
– Non non non. Moi, j’ai toujours l’impression kon peut me voir. Par exemple ki vont regarder les bulletins de vote dans la poubelle. Et le Corse alors, ça se finit comment, ton histoire ?
– Ben i me regarde…
– Ca on sait !
– Et puis i dit à sa femme tout d’un coup k’était sur la terrasse : je vais faire un tour, faut k’j’me défoule. I s’barre, prend la bécane k’était à côté, et i roule comme un barge, i passe devant nous trois fois, quatre fois, comme un barge.
– Et i vous regarde quand i passe ?
– Je me rappelle pas.
– Moi ça m’aurait foutu la trouille ki me regarde.
– T’es cinglé avec ça !
– Mais c’est toi qui me disais que le Corse i te regardait !
– Et toi tu crois qu’on regarde les bulletins de vote dans la poubelle de l’isoloir ! Tu te regardes des fois dans la glace avec ta fiole de trouillard !
– Putain, Georges, les huitres, je crois kan a une, kan a une ki, ki, kétait pas bonne.
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Certaines vérités
Sont difficiles à dire au café.
L’isoloir a été inventé pour cela.
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N’est-il pas paradoxal de vouloir donner des leçons de démocratie à longueur de publications et, en même temps, de comparer l’isoloir à des chiottes (sic) ?
On appréciera au passage l’élégance des propos.
C’est bizarre, « chiottes » est un mot que je ne dis jamais, mais que j’écris. Ne sommes-nous pas pétris de paradoxes ? Quant à l’élégance, je vous conseille de ne pas lire Céline, mais pas non plus Rabelais…