Balade à Pénestin sur les pas de Hermann, 40 ans, brasseur de bière, non-voyant

Sens de la marche : de Loscolo vers la Mine d’Or 

Au lever du soleil, vers fin juillet, je parcours le sentier côtier qui s’assombrit au moment où la végétation côtière forme une voûte, sèche et impénétrable ; les sons du vent et du ressac calme sont filtrés par l’épaisse broussaille. Avec les coefficients élevés, à marée basse, l’absence du son des vagues fait l’impression d’un film muet. Le sentier surplombe la plage du Maresclé. La vibration du sol sableux m’annonce l’approche d’un joggeur.

Je ne marche pas sur la plage, car si j’y marchais, il me faudrait des espadrilles pour me protéger les pieds des éclats de coquillages qui surgissent par surprise. Quant aux chaussures de marche, elles se remplissent de sable. Les méduses sont nombreuses cette année et je ne les vois pas. Pourtant par chance, lorsque je me baigne elles ne me piquent pas, peut-être parce que je chante soir et matin ou parce que j’ai le pied marin ; je n’en écrase aucune.Un oiseau s’envole. Je ne suis encore pas parvenu à identifier cette espèce qui s’éloigne en piaillant, comme affolée, puis qui se tait quand elle se trouve hors de portée. Dès que j’aurai enregistré son cri je le ferai écouter. Pas facile de chercher le nom d’un oiseau à partir de son cri, tandis qu’avec son nom, il serait facile de retrouver son cri comme dans un annuaire inversé.

J’emprunte le chemin escarpé pratiqué dans la petite falaise pour accéder à la plage. Un tracteur descend derrière moi pour aller mettre son embarcation à flot. Un chien jappe sous moi. Au loin, un bateau déjà sur l’eau s’éloigne, peut-être pour aller relever ses casiers. De l’autre côté du plan d’eau, une machine oeuvre sur quelque chose.

J’arrive à l’autre entrée de la plage du Maresclé. La marche est haute et les escaliers sont irréguliers, comme c’est souvent le cas en front de mer. J’avance jusqu’au promontoire, après le  blockhaus, en marchant sur une manière de ponton en bois. Je m’appuie sur les rambardes et m’attarde un peu. J’oublie le temps lorsque je suis ici. Le silence se fait et il ne demeure que le son du vent : il ne couvre pas celui des vagues, il agit comme un fond musical d’ambiance, parfait pour l’évasion de l’esprit. Je viens de temps en temps à Pénestin pour voir Gérard ou pour donner à manger à ses chats lorsqu’il s’absente. Je ris bien quand il me décrit les embuscades que les chats se tendent l’un à l’autre. Je retrouve le calme ici, les oreilles à l’abri des bruits de la ville…

L’espace infini de l’océan invite mon esprit au voyage au gré du vent et des courants marins qu’on affronte maintenant par plaisir quand les conditions sont bonnes alors qu’on le faisait par nécessité autrefois. Je dirige mes pas dans le sens du retour vers Loscolo. Pas d’embûche majeure : je marche tranquillement. Je croise parfois des marcheurs muets et, grâce au sol sableux, j’entends leur pas. Les mouettes, quand à elles, ne sont muettes que lorsqu’elles mangent. Certains vacanciers aussi sont prolixes. Je croise un couple chti : au fil de leurs différentes vacances, ils ont parcouru les côtes bretonnes par petites étapes. Je passe devant la grande grille d’une propriété où un élagueur émonde quelques arbres, des pins peut-être.

Le sentier surplombe déjà la plage de Loscolo. On m’a averti du danger potentiel que constitue la falaise. Je suis assez serein cependant car un fil de fer longe le sentier. Pour chuter, il faudrait que je roule comme une pierre sans pouvoir empoigner des genêts au passage. En revanche, pour rejoindre la pointe du Bile, je dois ralentir sur les rochers à hauteur du camping. Mais il y a là une bonne odeur de café à la clé, la Clederman peut-être, mais pas la clé des champs.
L’air chaud fait s’évaporer l’odeur de la végétation côtière dont les effluves rappellent les noisettes et la résine de pins. Ici, les vagues sont plus fortes.

C’est en marchant que je réfléchis le mieux et si j’apprécie le Penseur de Rodin, ma réflexion est plus active quand je suis en mouvement. D’ailleurs comment Rodin s’y serait-il pris pour évoquer un penseur déambulant ? Je ne réfléchis pas vraiment, je pense simplement, à ma production de bière par exemple. Je veux dire que je laisse la créativité opérer de façon aléatoire. Comment la développer pour en vivre, comment créer un nom amusant, mnémotechnique ? C’est de cette façon que m’est venue l’idée d’un nom pour une de mes bières. Je l’appellerai la « Mousquitoss » (proche de « mosquito », moustique en espagnol), en relation avec le verbe « tausser » qui évoque l’effet léger que l’on éprouve après avoir bu une bière à jeun.

Puis mon esprit s’arrête sur ce que je ne comprends pas dans cette existence. Pourquoi la victoire de l’équipe française de foudeballe s’accompagne-t-elle d’un tel enthousiasme nationaliste ? Ce serait idiot de ma part de supporter une équipe plus qu’une autre, car je ne peux pas voir l’action des joueurs. La France aurait perdu que ça ne m’aurait pas spécialement ému. En revanche, la cohésion d’une équipe qui vient à bout d’un adversaire en surmontant l’individualisme de chacun des joueurs, je trouve cela sublime. Pourquoi serais-je plus ému si l’équipe de France gagnait plutôt qu’une autre ? A moins qu’il s’agisse d’amis, mais je ne connais pas les joueurs.

Je me reconnais dans une culture française, mais pas franchouillarde. Je me reconnais particulièrement dans une appartenance à une culture bretonne, voire celtique, mais pas d’un point de vue traditionnel comme c’est parfois le cas ; je préfère qu’on ne soit pas hermétique aux évolutions. La musique celtique n’en a-t-elle pas connu avant d’arriver jusqu’à nous ? Le Festival Interceltique de Lorient en témoigne !

La culture bretonne ne connait pas de limites géographiques ni culturelles. Il y a des Bretons partout dans le monde, si bien qu’aujourd’hui les expats sont sans doute plus nombreux que les natifs. En fin de compte, être breton aujourd’hui c’est souvent davantage vivre en dehors de la Bretagne que dans ses frontières. Pour moi être breton, cela signifie loyauté, confiance, solidarité, respect, pugnacité. Et l’importance du rapport à la nature, que ce soit la terre ou la mer…

Hermann Debril

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