La lecture en vacances

Une sensation de bien-être, de volupté. En vacances, on ne lit pas la même chose que durant l’année. Et on lit différemment : on prend tout son temps, on se prélasse, on s’évade…

Protégée par un parasol, elle a creusé le sable afin de ménager un arrondi pour ses fesses et son dos et construit un monticule pour appuyer sa tête. Ses jambes, très fines, sont presque à la verticale appuyées contre l’annexe de mon ami André. Elle doit être entrée tout juste dans la cinquantaine. Elle lit « Crépuscule » de Mardi Lobsang Rampa, ce moine tibétain très en vogue il y a 40 ou 50 ans. Je l’aborde en disant : « Un bateau, ça sert à tout. Mon copain est rentré il y a même pas une heure de la pêche et maintenant, c’est à votre tour d’en profiter. » Elle répond qu’elle a épuisé son « capital soleil ». C’est pour cela qu’elle se protège. « En tous cas, vous êtes bien installée ! » « Ah ! Oui, c’est le bonheur, on ne peut pas être mieux. Et les jambes en hauteur : toujours ! Et vous, qu’est-ce que vous lisez ? » « ‘En France’, de Florence Aubenas, un livre de reportages sur les endroits où les gens vont très mal… Allez, bonne journée, profitez bien ! »

Hier, toujours sur la même plage, celle du Maresclé, une autre dame, plus classique, lisait la revue « Open Mind », un magazine féminin qui surfe sur la tendance du Feeling Good, d’après ce que j’en ai lu sur internet. J’ignorais l’existence même d’une telle tendance. Lire en vacances semble être associé à une sensation de bien-être, à une certaine volupté. Les mots sur la page convergent avec les sensations que procurent le sable chaud, le soleil, le bruit des vagues, le son étouffé des jeux d’enfants et des conversations. L’expérience de la lecture rompt tout lien avec l’idée d’effort, elle prend la place laissée vacante par la relative absence des écrans sur la plage, car on ne veut pas risquer de laisser des grains de sable enrayer leurs mécanismes fragiles. Plus prosaïquement, les sessions de bronzage à la plage sont longues à produire leur effet. Alors, comment s’occuper ? Si l’on n’a pas d’enfants, il y a les mots fléchés, les mots croisés. Mais mieux encore, il y a les mots tout courts, ceux d’un livre, les mots magiques qui vous font pénétrer dans d’autres univers.

Pour certains, la lecture en deviendrait presque régressive. En témoignent les réponses à la question « qu’est-ce que vous lisez ? » qui ont le plus souvent tendance à minimiser le livre en question : « oh ! juste un petit bouquin » ; « un vieux livre que j’ai retrouvé » ; « je relis un livre que j’ai déjà lu » ; «  je l’ai trouvé par hasard », etc.

Mais pour d’autres au contraire, c’est une approche du sentiment de complétude. Regardez Harald, la soixantaine épanouie, allongé sur les matelas de son minibus face à la mer. Il lit un livre horrible sur les pires affaires criminelles des dernières décennies. Il est 9 heures du matin. À côté de son livre, une boite de chocolats belges largement entamée. Il est allemand et élève des chevaux près de Redon. Il part en alternance avec sa femme, car quelqu’un doit reste s’occuper des bêtes. À son sourire, on se demande ce qui pourrait bien lui manquer, à part sa chère et tendre justement. Mais allez savoir si elle ne fait pas partie de ce quotidien dont il s’évade si voluptueusement. Il lui manque tout de même quelque chose : il n’a plus de livres en allemand, n’a pas emporté d’ordi, ne peut pas télécharger. Je lui propose de passer chez moi en fin de journée. J’ai au moins deux cartons de livres en allemand. Je le laisserai choisir. Sauf les lettres de Kafka à Milena et à Felice et les reportages de Günter Wallraff : les seuls auxquels je tiens vraiment !

Une précision, tout de même ! En ce début septembre, les personnes auxquelles je m’adresse sont le plus souvent des « seniors », tout comme moi qui ai fêté mon dernier anniversaire au son de l’adorable chanson des Beatles « When I’m sixty-four ». Au point que je ne m’en rends même plus compte. Je crois faire une sociologie des vacanciers et ne fais que celle des vacanciers seniors. Le fait que ce soit une sociologie « light » compense à peine ce biais. Mais il faut reconnaître qu’à Pénestin, hors les mois de juillet et août où les campings regorgent de trentenaires et de leur progéniture, les « 50 (ou 60 ?) et + » sont assez largement majoritaires autant parmi les habitants à l’année que parmi les estivants.

Ah, mais justement ! Voici une « jeune », même pas 30 ans… Elle lit « L’homme de Lewis », de Peter May. Elle me dit qu’il est écossais et que le livre est un polar. Cela m’intéresse. Histoire de plaisanter, comme son homme faisait des pompes à côté d’elle lorsque je suis arrivé, je demande si c’est un livre d’action et s’il y a un rapport secret entre les pompes et l’atmosphère du livre. Un peu tiré par les cheveux, mais on se comprend. Non, c’est plutôt un livre nostalgique : un ancien policier devenu sénile est accusé d’un meurtre, la mer bat les rochers, le vent souffle sur la lande… Quelle évasion ! Juste à côté, une dame lit « 3 baisers » de Katherine Pancol. « Ah, Pancol ! C’est son dernier ? » « Oui. » Elle n’en dira pas plus…

Plus loin, une autre lit « Les chemins creux de Saint Fiacre », de Daniel Cario. Un roman local, il se passe dans le Morbihan. La rencontre au creux d’un chemin d’un jeune enfant maltraité et d’un vieux rebouteux. « Vous l’avez acheté parce que vous connaissiez l’auteur ? » « Non, je l’ai acheté dans une brocante. J’achète toujours mes livres dans les brocantes. » « Ah ! » « Mais je n’en suis qu’au tout début. Le livre fait 400 pages. » Voilà bien une autre façon de minimiser. Comme s’il fallait prouver qu’à la plage, on ne fait surtout pas d’effort. La lecture en vacances, ce n’est rien d’autre que du plaisir. Pour ma part, je les lirais bien tous, tous ces livres porteurs d’évasion lascive et de bien-être !

2 commentaires sur “La lecture en vacances”

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