L’Anglaise et le Continent

Les mouettes sont des « oiseaux côtiers ». Elles vivent à la limite entre terre et mer, et en plus, elles volent ! Elles jouent avec les vagues qui viennent mourir sur le sable. Elles volettent en piaillant dans le vent qui tourne. Leur cri est parfois plaintif, il ressemble alors à celui des chats. Il doit arriver que leur nourriture se fasse rare.

Moi, je suis un border collie. J’aime aussi les limites. Dans mon nom, il y a border, frontière. Et pas n’importe laquelle : celle de l’Écosse ! Je suis vif comme la flèche d’un archer du Roi. Rapide, endurant. Ma spécialité, ce sont les moutons. Je mène leurs troupeaux. Et gare à celui qui s’écarte des autres ! J’ai un idéal dans la vie : conduire un troupeau bien ordonné et bien resserré. Deux cents bêtes qui avancent du même pas.

Alors, je peux vous dire ! Quand ma maîtresse, Bernie, m’emmène à la plage de Loscolo, là où il n’y a aucun mouton, mais toutes ces mouettes qui volettent, je cours dans tous les sens. Oh, je ne suis pas dupe ! Je sais que les mouettes sont indisciplinées. Je sais que je ne les attraperai jamais. Je sais qu’elles savent. Je sais qu’elles me regardent et disent : on va le faire courir un peu, le collie. Moi, j’ai besoin d’exercice, alors ça me défoule. C’est un jeu assez rationnel, somme toute, et il n’y a que cet idiot de prof, Gérard, I think, pour ne pas le comprendre d’emblée.

Il a abordé ma maîtresse sur la plage, le matin, en parlant de moi avec un air de je sais tout. Avec lui, il y avait un bavard pire encore, avec une canne blanche. Bernie leur a raconté qu’elle était née en France et s’appelait Bernadette, mais qu’elle avait vécu toute sa vie en Angleterre avant de revenir s’installer ici pour sa retraite. Oui, elle leur a dit avec le petit accent so british dont elle ne parvient plus à se défaire, ici c’est un petit paradis, je me promène tous les matins, la couleur de l’eau et celle du ciel changent de jour en jour.

Il a demandé s’il y avait beaucoup d’Anglais à Pénestin. Ben oui, of course ! Entre les humains et les chiens, ça commence à faire du nombre. Mais bon, il ne comptait pas les chiens… Tout d’un coup, ils ont parlé d’économie et j’avais du mal à suivre, jusqu’à ce qu’ils parlent du prix des croquettes. Oui, ils disaient, depuis le Brexit or something like that, tout a augmenté de 30%, y compris mon quotidien, my daily bread, quoi ! Pourquoi ? Ben pardi ! Ma maîtresse touche sa retraite en GB, or le cours de la Livre est passé en une année de 1,40 à 1,10 euros. Alors pour mes croquettes, ça devient short. Mais elle est fair play et elle n’y a pas touché. Elle a dû rogner sur d’autres choses, je ne connais pas le détail. Mais vu sa tête, ça n’a pas dû être facile. D’ailleurs, elle se demandait si elle pourrait rester en France, même si c’est son pays natal.

C’est une triste histoire, ce Brexit. D’ailleurs, tous les Britanniques quand ils en parlent, donnent l’impression de vouloir s’excuser. C’est vrai que ceux qui ont voté pour ont beaucoup dit du mal des Européens, enfin ceux du Continent, pour expliquer que ce n’était plus possible de continuer à payer pour eux, pour leur agriculture, pour leur pêche, et de respecter toutes les directives de leurs bureaucrates. Moi, je ne suis qu’un chien, mais j’entendais tout ce qu’ils racontaient et d’ailleurs ils ne parlaient plus que de ça. Et à la télé, il y avait Boris, Teresa… Maintenant, ils ne vont plus payer pour les autres, mais ils seront plus pauvres et d’ailleurs, ça a déjà commencé. C’est malin !

Je crois que pour ma maîtresse, c’est très dur. Elle aime tellement ses deux pays ! Maintenant, c’est comme si le Channel passait au milieu d’elle. Moi, je lui ai toujours dit de ne pas se disperser autant. C’est comme pour les moutons : il faut avancer serré ! Mais allez faire entendre raison à ce genre de Lady… Alors, elle raconte qu’ils sont beaucoup, comme elle, à avoir investi toutes leurs économies pour s’installer en France. Ils recréent de petites colonies, ils parlent tous le français comme s’ils avaient un bonbon dans la bouche. Ils apprécient un mode de vie où l’on sait cuisiner et manger en prenant son temps, où l’on profite d’une météo plus clémente que sur les îles, où l’on se retrouve pour jouer à la pétanque…

À La Roche Bernard et à Arzal, un quart des pontons abritent des bateaux britanniques. Ce n’est pas rien ! Tous se posent la même question : est-ce qu’on va pouvoir rester en France ? Et ça ne touche pas qu’eux : ils font marcher le commerce, ils font travailler des salariés français. Pour ce qui est des bateaux, le port de La Roche Bernard continue à rechercher des plaisanciers… en Angleterre. Il est présent par exemple au Boatshow à Southampton, mais évidemment, ça ne marche plus trop. On a l’impression que c’est un peu la fin d’un monde et que chacun va se renfermer sur lui-même.

À propos, vous savez d’où les mouettes tirent leur nom ? Il vient du vieil anglais « maew », devenu « mauwette », puis mouette. Mais en anglais moderne, on dit « seagull ». Je vais devoir courir encore beaucoup pour tenter de rassembler mes moutons !

(d’après une conversation avec Bernie sur la plage de Loscolo et une idée originale de Hermann)

2 commentaires sur “L’Anglaise et le Continent”

  1. considérable perte pour un retraité qui percevrait 1000 livres sterling et qui verrait son pouvoir d’achat dégringoler de 1400€ à 1130€ mensuel selon le cours de la livre aujourd’hui !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.