Chroniques locales du temps jadis. Mars 1940 – Quand un Laboureur vola un autre Laboureur…

Par Jean-Yves R.

Quoique l’on puisse ici parler de « récolte illicite », il ne s’agit pas pour autant d’une histoire agricole.

Le peintre et graveur Jean-Emile Laboureur, l’un des plus illustres résidents que la commune de Penestin ait compté, avait, comme chacun le sait, établi depuis de très nombreuses années résidence à sa villa de Poudrantais près de Kerfalher où il devait d’ailleurs décéder le 16 juin 1943 à l’âge de 65 ans. C’est durant l’un de ses séjours à La Baule qu’il fit l’objet bien malgré lui, pour des faits commis entre les 23 et 27 mars 1940 durant les vacances de Pâques, de la rubrique des faits divers puis de la chronique judiciaire.

Autoportrait de Jean-Émile Laboureur entre 1925 et 1928

En arrivant dans la maison de l’artiste dont elle avait la garde en son absence, sa sœur devait constater que la porte du garage avait subi une tentative d’intrusion, ayant été poussée, mais sans que l’on ait pu pénétrer par là, puisque l’on avait réussi, en passant par le jardin, à briser un carreau de la porte de la cuisine qui avait ensuite été forcée en faisant sauter l’un des gonds.

Alertés, et à partir de leurs premières constatations (mégots de cigarettes blondes, bouteilles de champagne et de muscadet consommées ou emportées…), les gendarmes en conclurent que l’on avait affaire à au moins deux individus qui, en plus, étaient restés dans les lieux un certain temps.

Les pêcheurs et le mousse – Jean-Émile Laboureur

Malheureusement les deux visiteurs ne s’étaient pas seulement contentés des nourritures terrestres, ils s’en étaient aussi pris à une douzaine de gravures du peintre qui ornaient les murs de sa demeure, dont certaines des plus remarquables, disparition qui fit subodorer qu’au moins l’un des auteurs du cambriolage avait quelques connaissances en art, n’était pas ignorant de la grande renommée de l’artiste et pouvait même connaître les lieux.

Cette conclusion était confortée par le fait que seules les œuvres avaient été emportées, les voleurs ne s’étant pas embarrassés des cadres dont ils s’étaient débarrassés en les jetant, certaines sources disant à la côte, d’autre à La Roche-Bernard, mais finalement retrouvés.

La pêche côtière – Jean-Émile Laboureur

On enquêta sérieusement et la maréchaussée ne mit guère de temps, d’abord à avoir quelques soupçons sur l’identité d’un premier individu, et ce dès le début de ses investigations, puis à l’identifier ainsi que son complice et à les confondre.

Elle s’était aussi appuyée sur le témoignage de la buraliste du bourg, qui, le vendredi saint vers 17h00, avait reçu un appel téléphonique de prétendus amis de l’artiste qui, lui avaient-ils dit, souhaitaient lui rendre visite mais voulaient préalablement s’enquérir de sa présence à Pénestin afin ne pas se déplacer inutilement, un renseignement que, par discrétion, elle n’avait pas fourni, obligeant ainsi les « dits-amis » à se déplacer.

Il allait s’avérer que l’auteur principal du délit n’était autre qu’un jeune Nantais de très bonne famille, Michel Laboureur, âgé de 19 ans,  étudiant à l’École des Beaux-Arts et … neveu de l’artiste –  mais qui serait aussi bientôt connu sous le surnom de « Miguel le Gangster » – et qui, pour l’occasion, avait requis l’aide d’un complice ami tout autant de bonne famille que lui, Gaston Joris.

Le chemin côtier – Jean-Émile Laboureur

Mais, avant son arrestation à Nantes et son interrogatoire par l’adjudant-chef Tréhan, il avait eu le temps de monter sur Paris où, en jouant du même patronyme que l’artiste et de sa filiation, il y avait vendu quatre gravures choisies parmi les plus belles à une galerie d’art dont il allait ensuite prétendre ne plus connaître l’identité.

Transférés à la prison de Nazareth à Vannes et traduits devant son Tribunal Correctionnel à la mi-juillet 1940, les deux jeunes voleurs, défendus par Me Jacques Berthomé, du barreau de Nantes, pour Laboureur et Me Fernand Violle, du barreau de Vannes, pour Joris, allaient s’y voir condamnés à quatre mois de prison ferme pour Michel Laboureur, son rôle d’instigateur et la préméditation étant retenus, son ami Gaston écopant, lui, de trois mois de prison avec sursis.

Quant aux œuvres vendues pour une bouchée de pain au 1/6ème de leur valeur – on cita le chiffre de 800.00 francs récolté par le jeune Laboureur pour une valeur estimée d’au moins 5000.00 francs (les cadres jetés valant quant à eux 600,00 francs) -, on peut aussi en conclure qu’en plus de la peine de prison à laquelle il eut droit celui-ci s’était fait gruger par un connaisseur avisé qui avait flairé là la très bonne affaire.

Les trois merlans, 1934 – Jean-Émile Laboureur

L’histoire ne dit pas si les quatre gravures manquantes de Jean-Emile Laboureur furent retrouvées et restituées ou si elles ornent aujourd’hui les murs d’un collectionneur qui ignore sans doute tout de leur origine pénestinoise et vagabonde.

L’aventure de ces deux jeunes gens « de bonnes familles » aurait pu trouver là son épilogue s’ils n’avaient eu de nouveau les honneurs de la presse … et de la 3ème Chambre Correctionnelle de Nantes à la mi-septembre suivant puisque l’affaire de Pénestin avait permis de mettre à jour d’autres de leurs méfaits antérieurs. Cette fois, le motif d’accusation concernait ceux commis dans leur ville domiciliaire, Michel Laboureur étant accusé d’y avoir volé des photos publicitaires dans le hall d’un cinéma, mais surtout d’avoir revendu un certain nombre de bijoux qu’un de ses camarades lycéens avait dérobés à sa famille et lui avait confiés, la presse révélant que le jeune « gangster » se serait en fait livré depuis 1935 (soit depuis ses 14 ans !) à un trafic de bijoux et d’argenterie volés par les membres de sa « petite bande » à leurs parents ou de divers objets dérobés aux étalages de magasins nantais, non sans s’octroyer au passage des commissions de 10 à 20% sur les reventes. Plaidant de nouveau pour la défense de Laboureur, Me Berthomé allait, selon apparemment une habitude récurrente, surtout dresser un réquisitoire contre la presse en lui reprochant d’avoir déjà antérieurement écrit à l’encontre de son client des articles « tendancieux » et faisant preuve de « mirifique imagination » .

Quand à Gaston Joris, fidèle lieutenant de Laboureur, accusé de s’être introduit en dilettante chez un ami pour lui dérober des boites de conserves et des cigarettes…. qu’il n’avait d’ailleurs pas trouvées, son défenseur le bâtonnier Caillard allait faire fort de s’appuyer sur l’absence d’éléments probants pour demander l’acquittement puisque son client n’avait, dans le cas présent, rien volé.

Jean-Émile Laboureur dans son atelier avec des élèves

Le Tribunal Correctionnel allait infliger six mois de prison à Michel Laboureur, peine se confondant avec les quatre mois déjà infligés en juillet à Vannes, tandis que Gaston Joris se voyait octroyer trois mois de prison mais une nouvelle fois avec sursis et le jeune mineur accusé avec eux et défendu par le bâtonnier Martineau, qui avait plaidé l’indulgence de l’âge, à quatre mois de prison avec sursis.

© Jean-Yves R.

Juillet 2019

d’après la presse de l’époque (Le Nouvelliste du Morbihan, L’Ouest-Éclair, L’Ouest Républicain).

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