Delphine Legal-Quéméner, une mosaïste de la rencontre

Est-ce la lumière du dehors qui illumine l’atelier ? Est-ce l’atelier qui irradie avec sa belle énergie comme le cœur d’un atome pacifique ? Cette vaste pièce est remplie d’œuvres posées ou accrochées, d’outils divers, de matériaux qui attendent leur heure, l’heure de la rencontre qui aura lieu probablement sur la grande table qui occupe le centre de l’atelier, lorsque Delphine aura découvert leurs congruences mystérieuses. Elle doit passer beaucoup de temps à les observer lorsqu’elle est seule dans ce lieu magique qu’elle a modelé à son image.

Sur un côté de la grande table, un billot supportant une marteline et un tranchet, les outils de base du mosaïste. La marteline est un marteau à deux faces qu’utilisent sculpteurs, marbriers et mosaïstes, dont les deux extrémités sont pointues. Le tranchet est une pièce de métal tranchant fixée sur un support de bois. « Ce sont les mêmes outils que dans le passé. Nous les utilisons maintenant en mosaïque moderne. Pendant que nous les manipulons, comme des artisans que nous sommes, notre pensée a le temps de vagabonder », explique Delphine Legal-Quéméner, mosaïste à Férel, qui expose jusqu’au 1er septembre au Bateau Livre à Pénestin.

La mosaïque contemporaine ne connaît plus de limites

La mosaïque, « art de la taille et de l’assemblage » selon les définitions les plus inspirées, est un art ancien. Dans l’Antiquité, elle décore les habitations des patriciens, en Mésopotamie d’abord, puis dans l’Empire romain où elle atteint une exceptionnelle maturité dans la représentation des scènes de la vie quotidienne, de l’histoire et de la mythologie. On connaît tous les œuvres superbes qui ornaient les vestibules et les bains de Pompéi. La mosaïque se prolonge dans l’Empire byzantin, en Russie, dans le monde musulman, mais disparaît d’Occident jusqu’au 19e siècle. L’Opéra de Paris (Opéra Garnier) inauguré en 1875 offre la première grande œuvre de mosaïque moderne, suivi par la basilique du Sacré-Cœur. Puis c’est au tour des peintres Gustav Klimt et Marc Chagall et de l’architecte Antonio Gaudi en Catalogne d’enrichir cet art. La mosaïque contemporaine, née après 1945, ne connaît plus de limites, ni dans ses styles, ni dans ses matériaux.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce retour ? « La mosaïque est un art monumental », nous dit Delphine. Cela signifie d’une part qu’elle affectionne les formats imposants, et d’autre part qu’elle s’affranchit de la notion de cadre, si importante en peinture. Mais il y a des exceptions ! Ensuite, la mosaïque repose sur la notion de fragments. Traditionnellement, ce sont des morceaux de marbre, de pierres colorées, d’émail, de verre ou de céramique, que l’on regroupe sous le terme générique de « tesselles ». Puis on trouve, dans la pratique contemporaine, toutes sortes de matériaux pouvant être fragmentés (ou pas !) et collés : papier, vaisselle cassée, métaux, et même coquillages et galets. Faire du « monumental » avec de petits morceaux, voilà de quoi occuper son esprit pendant de longues heures. On pourrait aussi appeler cela « du grain à moudre » ! Dans une autre interview, Delphine disait à son interlocuteur qu’elle n’avait pas eu une enfance très structurée, et que « dans ma vie comme dans mon travail, je passe mon temps à recoller les morceaux »…

« Tout est là pour que ça fonctionne, que ça s’articule. »

Je ne vous cache pas que je vais moi aussi m’atteler sans tarder à coller ensemble des fragments – merci Delphine pour avoir déclenché cette vocation tardive ! – Delphine parle de sa recherche du moment juste. Ce moment où l’environnement est prêt, où les bonnes personnes sont là : « tout est là pour que ça fonctionne, tout est là pour que ça s’articule ». L’harmonie des couleurs est là, mais surtout, « des matériaux qui n’ont aucun rapport entre eux vont se rencontrer d’une façon… harmonieuse ? Non,  poétique, le mot est plus juste. »

L’heure bleue, Delphine Legal-Quéméner

Elle a d’ailleurs choisi le titre de « Congruences » pour son exposition au Bateau Livre. Elle n’est pas matheuse et ne connaît pas la congruence des nombres entiers relatifs. Mais je suis sûr que ce terme, dans l’usage qu’en fait l’anatomie, la « congruence des surface articulaires », lui parle : « Deux surfaces sont congruentes lorsqu’il y a un emboîtement parfait, c’est le cas de l’articulation coxo-fémorale. Contrairement à l’articulation du genou où les surfaces articulaires sont rendues congruentes par les ménisques. » Un “emboîtement parfait”…

Notez aussi qu’en psychothérapie, la congruence indique « une correspondance exacte entre l’expérience et la prise de conscience ». Et puis, pensez que ce ne sont pas seulement les fragments qui s’accordent entre eux, mais qu’il y a une correspondance entre le niveau des fragments et celui de la totalité qu’ils finissent par constituer. D’ailleurs, saviez-vous que le cinéma fonctionne de même : chaque plan ne représente qu’une portion d’espace, mais l’ensemble des plans d’un film finit par constituer une unité, l’espace-temps du récit. C’est justement ce qui fait la modernité du cinéma que de travailler à partir d’un espace-temps morcelé. Du grain à moudre, vous disais-je…

« Il y a des matériaux qui n’ont en apparence rien à se dire. »

Mais Delphine semble tellement attachée à une sorte de nécessité de l’harmonie que j’en viens à lui demander s’il ne faut tout de même pas envisager une place pour le conflit, s’il n’arrive pas que les matériaux « clashent » lorsqu’on les associe ou qu’on les rapproche. « Oui, dit-elle, il y a des matériaux qui n’ont en apparence rien à se dire, qui ne sont pas censés se rencontrer. Leurs histoires sont tellement éloignées… L’intérêt, justement, c’est de les faire se rencontrer, même s’ils ‘clashent’. » Son style personnel s’exprime donc forcément en termes de rencontres, celle des matériaux bien sûr, mais aussi celle des personnes, depuis celle du maître mosaïste Ricardo Liccata en 1987, qui fut un vrai tournant dans la vie. Outre la rencontre, il y a aussi pour Delphine « l’énergie du trait » : « ce qui m’emporte, confie-t-elle, c’est le mouvement ! »

Autre paradoxe : le travail solitaire de conception, puis de réalisation, est aussi l’occasion de contacts enrichissants. Les élèves qui viennent fréquenter son atelier “ont des fragilités“, dit-elle, « ils pensent qu’il ne savent pas ». C’est important de leur donner confiance pour qu’ils parviennent à développer la créativité qu’ils portent en eux. Des rencontres, là encore, bien sûr, et la vibration que l’on ressent dans son atelier est certainement la trace de tous ces moments, de tous ces échanges.

D’ailleurs, lorsque nous partons conclure cette interview au café (au Café de la Place de Férel, of course), c’est une nouvelle rencontre qui s’amorce devant le zinc. Un client qui travaille dans l’événementiel raconte sa tentative ratée pour faire créer une œuvre artistique dans le cadre d’une entreprise. « Ce qu’il nous manquait, c’était quelqu’un comme vous ! » Ils vont se revoir. Delphine intervient déjà dans des entreprises, pour fédérer les équipes autour d’un projet. (voir son site internet : http://www.delphinelegal.fr/)

Si vous souhaitez découvrir les techniques de la mosaïque avec Delphine, elle vous propose deux ateliers les mercredi 24 juillet et 7 août de 14 h 30 à 17 h 30. J’y serai ! Et il faut que nous soyons au minimum 3 pour que l’atelier ait lieu. Inscription au Bateau Livre (02 23 10 00 86) ou au 06 81 00 97 17.

Vous pouvez aussi participer aux « coffee-mosaïc » pour échanger avec elle autour d’une boisson sur le processus créatif dans son travail : vendredi 26 juillet et samedi 17 août à partir de 11 heures.

L’exposition, quant à elle, dure jusqu’au 1er septembre.

1 commentaire sur “Delphine Legal-Quéméner, une mosaïste de la rencontre”

  1. Une belle découverte d’une artiste locale dont j’ignorais l’existence. Outre ses deux œuvres illustrant l’article, feuilleter ses créations sur son site – http://www.delphinelegal.fr/ – est un réel plaisir pour l’œil. Je ne manquerai pas, en août, d’aller au Bateau Livre , et pourquoi pas plus ….

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