La sincérité

Nicolas Grimaldi a 86 ans. Il vit seul dans l’ancien sémaphore de Socoa qui domine la baie de Saint-Jean-de-Luz. Ce n’est pas une lubie. Il l’a acheté en 1968, alors qu’il enseignait encore la philosophie à la Sorbonne. Sa spécialité : Descartes et le 17e siècle, Pascal, La Fontaine, Boileau… Le classicisme. Et aussi des thèmes auxquels il a consacré quelques uns de ses nombreux livres : l’attente, la solitude, l’imaginaire…

Nicolas Grimaldi est l’homme en France que j’admire le plus. Je suis rassuré de savoir qu’il veille, d’une certaine façon. Qu’il pense et qu’il écrit, là-bas, dans une solitude qu’il a choisie. Il vit en philosophe : il mange peu, il lit beaucoup, il attend la mort. Il reçoit quelques visites, souvent de ses anciens étudiants, nous dit-il.

Je sais que ses mots, qu’il prononce en agitant ses mains dans tous les sens, sont étrangers à tout artifice. Qu’au détour de ses phrases, il n’y a que sincérité. On ne peut pas dire que ses livres soient faciles à lire, mais c’est un philosophe pour chacun et pour tous : guidé par quelques commentaires et au prix un effort modique, tout un chacun peut accéder à leurs richesses.

Interrogé début avril par Philosophie Magazine sur son confinement, lui qui vit déjà toute l’année en partie reclus, il enchaîne bien vite avec un discours brillant sur la signification de ce que nous venons de vivre.

« 

Ma vie continue comme si elle n’était pas si menacée. 

Question : Mais ne sommes-nous pas contraints de penser nos vies menacées ? 

Nous le savons mais nous ne le sentons pas, c’est pourquoi nous n’y pensons pas vraiment. C’est, me semble-t-il, le paradoxe. De même que le diabète est une maladie qui ne fait pas souffrir, de même ce virus est un danger que l’on ne sent pas. Nous sommes donc obligés de faire comme si : comme si nous vivions sous la menace d’un péril auquel nous ne serions pas vraiment assujettis. La situation étrange que nous partageons me frappe par son caractère extrêmement banal et totalement exceptionnel. Rien n’est plus banal, puisque les conditions biologiques et spirituelles de notre existence sont assurées sans difficulté : nous dormons, nous mangeons, j’entends les nouvelles à la radio, je lis La Débâcle de Zola, j’écoute les quatuors de Haydn… Mais par ailleurs, rien n’est plus exceptionnel, puisque les conditions sociales de notre existence sont empêchées. D’un côté, on vit normalement, mais, d’un autre côté, on a presque cessé de vivre. Par une conséquence du confinement, toute relation, toute activité, tout travail, tout rythme sont suspendus. Du même coup, nous ne pourvoyons plus à l’existence des autres. Et cependant les autres pourvoient à la nôtre, puisque les médecins et infirmières nous soignent et que nous allons de temps en temps dans une grande surface où nous trouvons l’indispensable. Quoique l’échange se perpétue, la société n’existe pas. Comment peut-il y avoir une société sans échange ou un échange sans société ? C’est pourtant ce que nous vivons. On se donne l’illusion d’entretenir l’état de société, mais nous sommes comme dans un monde où notre existence ne serait plus assurée que par des distributeurs automatiques et des liens immatériels. Est-ce que le message informatique que je reçois peut tenir lieu d’une main qui tiendrait la mienne si je suis malade ? Évidemment que non.  

Cette existence, est-ce encore la vie ? 

Je ne crois pas. Notre expérience réfute Rousseau lorsque, dans le Discours sur les origines de l’inégalité [1755], il écrit : « Tout homme qui ne voudrait que vivre, vivrait heureux. » En ce moment, nous ne voulons tous que vivre, et pourtant nous ne sommes pas heureux. La situation privilégiée dans laquelle nous pourrions nous croire, c’est-à-dire la vacance, est détestable parce que ce sont des vacances sans divertissement et sans autre, tandis que nous découvrons combien notre vie est précaire car elle est dépendante de celle des autres. 

Est-ce cela, l’expérience de la solitude ? Vous écriviez dans votre Traité des solitudes qu’elle est « l’expérience d’une communauté que nous découvrons rompue »

Ambivalence de la solitude en effet, qui consiste à vivre encore quoique privés de ce qui nous rendrait la vie possible. De sorte qu’en étant comme bannis du monde, nous faisons tous l’expérience de la solitude, même ceux qui sont confinés en famille ou avec un ou des amis. Je crois que cette situation est un grossissement des caractères constants de notre condition, c’est comme si nous regardions à la loupe ce que nous omettons de voir d’ordinaire. Qu’est-ce qui nous procure ce sentiment d’une vie et d’un temps entre parenthèses ? Ce n’est pas tant l’absence de liberté d’aller et venir que, comme une conséquence de celle-ci, l’absence de rencontre avec les autres. Pire : la rencontre elle-même est rendue amère par le risque de contagion, donc une sorte de défiance, d’angoisse ténue. Je vis pour moi-même mais si je ne peux plus vivre pour personne, c’est comme si je ne vivais pas. 

D’un autre côté, le confinement ne peut-il pas être l’occasion de se retrouver soi-même ? 

On pourrait le croire, mais un moi sans autre, cela n’existe pas. Ce que nous entendons en nous auscultant nous-mêmes est la voix des autres que nous n’entendons plus. En étant séparé des autres, je me sens séparé de moi-même. Je sens bien que le moi n’est pas une réalité en soi, comme une substance, mais qu’il est une attente, une extraversion, une expansion, un épanchement. La relation n’est pas un accident, c’est la définition même du moi et de la vie. La vie n’est qu’un système de relation.

(…)

L’attente est un grand thème de votre philosophie. Elle est chez vous l’autre nom de la conscience et même de la vie. Or, s’il est un état que nous connaissons tous en ce moment, c’est bien l’attente. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ?

L’attente est la conscience même. Nous attendons la fin du confinement, la fin de l’épidémie, nous attendons la fin de la paralysie économique, et nous oublions que tout être humain est comme les âmes du purgatoire : il attend, il attend d’entrer au paradis. Il attend qu’il n’y ait plus rien à attendre. D’où l’ambiguïté de l’attente, parce qu’on croit attendre le bonheur et, en fait, comme le premier homme au paradis, une fois qu’on y est, on n’attend plus que d’en sortir. Nous attendons sans cesse depuis que nous sommes nés, nous attendons la fin de l’attente, nous nous attendons à la mort de même qu’on s’attend secrètement à être heureux sans trop savoir ce que c’est. Aussi longtemps que le confinement durera, je vais attendre, et par conséquent je vais vivre, sans rien avoir à attendre, c’est-à-dire sans que personne n’ait rien à attendre de moi. Je sais bien que la mort va venir, elle est embusquée quelque part, elle va sortir de sa cachette, mais comment sera-ce ? Par où ? Par quel accident ? Par quelle mésaventure hospitalière ? Eh bien, ce sera peut-être par un virus venu de Chine. J’aimerais seulement que ce ne fût pas dans une chambre laquée de blanc et je voudrais ne pas avoir longtemps à l’attendre. Mais même dans les palaces, on ne choisit pas toujours sa chambre, on prend celle qui est libre ! 

(…)

Comment est l’océan en ce moment devant votre fenêtre ? 

Il y a un grand soleil, le temps est si clair que la mer est d’un indigo sombre. Elle est très calme parce qu’il n’y a pas de vent. Les gros rochers au pied de mes falaises étaient sans doute il y a quarante millions années les premières pierres des Pyrénées. Chaque vague qui déferle sur eux est comme moi : elle a toute l’apparence d’un être et elle n’existe pas. L’humanité semble prendre la forme, le style, le rythme, la respiration d’un individu, et cependant cet individu est à peine plus que rien. La vie, il l’a reçue, aussi va-t-il la rendre. La vie est océanique. À marée très basse, je vois en général plein de pêcheurs à pied sur ces rochers avec leurs paniers, leurs crochets, leurs épuisettes, essayant de ramasser des crabes, quelques poissons et coquillages. Là, il n’y a plus personne. La plage est vide. Dans la baie, pas un bateau. Dans le ciel, pas un avion. De même que l’on se demande comment les diplodocus ont disparu il y a soixante-cinq millions d’années, de même suis-je en train de voir le monde comme si l’humanité en avait disparu ou bien comme si elle n’avait pas commencé à s’y installer. Le monde sans l’homme, c’est ce que je vois de mon promontoire. Et je ressens une solitude originaire que je suis heureux d’avoir partagée avec vous.

»

Ainsi, lui aussi cherche des adjectifs pour fixer les couleurs de la mer, lui aussi voyait le monde du confinement comme si l’humanité en avait disparu…

Pourtant, il y a cette phrase que je ne saisis pas, et qui me dérange : « L’humanité semble prendre la forme, le style, le rythme, la respiration d’un individu, et cependant cet individu est à peine plus que rien. » Que signifie cette affirmation que l’individu serait « à peine plus que rien » ? « La vie, il l’a reçue, aussi va-t-il la rendre. » Nous serions comme une « bulle » à la surface de l’eau, ainsi que l’enseignent les sagesses asiatiques. Mais nos projets, nos amitiés, nos efforts pour apprendre, pour nous bonifier, dans lesquels nous croyons et nous investissons tellement, tout cela est-il vraiment « à peine plus que rien » ?

Je crois que je vais écrire à Nicolas Grimaldi et lui demander ce qu’un lecteur doit faire de cette phrase. Si je trouve son adresse et si il me répond, je vous tiendrai bien entendu au courant. Mais si entre temps, vous avez quelques idées sur la question, ou sur l’attente, ou sur la sincérité, vous savez comment on met un commentaire sur ce blog…

1 commentaire sur “La sincérité”

  1. Comme tout cela est vrai et comme c’est joliment écrit !
    Que vaut la vie sans l’autre ? Moi sans toi je ne suis rien mais peut-être est-ce simplement ma façon d’exister …..en tous cas , je le répète , qu’on ne m’empêche pas de vivre pour m’empêcher de mourir ! (ce n’est pas de moi).

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