L’arbre, le maire et la maison médicale

Vous vous souvenez du film « L’arbre, le maire et la médiathèque », d’Éric Rohmer ? À l’époque, en 1993, la mode était à construire des médiathèques, ce qui n’était pas un mal, en fin de compte. Autres temps, autres mœurs, la tendance est à présent aux maisons médicales, entreprises humainement et financièrement risquées. Pourquoi les maires veulent-ils à toute force attacher leur nom à de tels projets, alors que l’enthousiasme qu’ils suscitent, notamment chez les premiers concernés, les professionnels de santé, est loin d’être massif ?

Peut-être les maisons médicales sont-elles le symbole d’une société qui vieillit, où des spécialistes à la fois compétents et emplis d’humanité prodigueraient à la population leurs « soins », et susciteraient chez elle ces réactions si rares de nos jours que sont la confiance et la reconnaissance. Un doux rêve pour des maires qui affrontent d’une part, des oppositions compétentes, justement, et sans concessions, et d’autre part, des dossiers devenus souvent des monstres de statistiques, de comptabilité et de froideur déshumanisée.

Exercer le pouvoir municipal avec les méthodes et les qualités d’un médecin, face à des citoyens qui auraient troqué leur esprit critique pour un sourire reconnaissant ? On se demande bien ce que le Docteur Jarousse, ancien maire de Pénestin, aurait à nous dire sur le sujet… Mais le rêve a ses limites, et la pandémie du Covid-19 a montré à ceux qui en doutaient que le modèle, notre système de santé, est lui-même bien malade !!

Le Conseil Municipal du 17 mai a donc débattu du projet de construction d’une maison médicale. Il l’a fait en deux temps : lorsque le Dr Valérie Laloux est entrée dans la salle où se déroulait le Conseil, puis, 20 minutes plus tard, lorsqu’a eu lieu la discussion proprement dite entre la majorité et les deux groupes de la minorité.

« favorables… sous certaines conditions »

Mme Laloux arrive porteuse d’un texte (reproduit ci-dessous) rédigé en commun avec les infirmières de la commune. Le maire juge « compliqué » de laisser le Dr Laloux s’entretenir avec le Conseil (il pouvait décider par exemple d’une suspension de séance). Lorsqu’elle explique que l’enjeu est que des décisions doivent être prises dès ce Conseil, il répond qu’aucune décision ne sera prise et que le vote portera uniquement sur la désignation d’un bureau d’études chargé d’« accompagner » le projet. Le Dr Laloux exprime néanmoins des inquiétudes à ce sujet et fait référence à de mauvaises expériences (évoquées plus précisément dans le texte). Elle demande la tenue d’une réunion entre élus et personnels de santé.

Le maire ne répond pas sur ce point : il répète sur le ton de l’évidence que la maison médicale ne se fera pas sans les personnels de santé et qu’ils seront « dans la boucle ». Le Dr Laloux émet des objections : « On ne sera pas décisionnaires du cabinet d’études », « C’est quand même dommage qu’on n’ait pas décidé de cela tous ensemble »… Le maire répond « en boucle » qu’« on ne va pas faire un pôle médical sans vous associer ». Le Dr Laloux l’interrompt, s’excuse d’avoir dérangé les travaux du Conseil et lui remet son texte en 20 exemplaires, qu’il propose de distribuer lui-même.

L’échange n’a  guère duré plus de 3 minutes. Le document semble résumer l’essentiel en deux phrases : « Nous étions a priori favorables à ce projet sous certaines conditions » (être propriétaires de leurs lieux de travail, être implantées à proximité de la pharmacie, que les points de consultations et d’attente soient bien séparés afin de garantir l’intimité et le secret médical…) « Nous avons donc convenu avec M. Puisay certains points qui ne nous semblaient pas négociables », au premier rang desquels la demande d’être « tenus au courant et consultés pour tout ce qui est relatif à ce projet », y compris la définition du cahier des charges et le choix des intervenants.

Dans la discussion qui suit lorsque le sujet revient sur la table, chacun retiendra finalement ce qui lui convient le mieux : Mme Laloux et les infirmières sont « favorables » au projet, selon le maire, alors que l’opposition retient qu’elles sont « inquiètes » et que certaines de leurs conditions n’ont pas été respectés.

« On a l’impression que beaucoup de choses sont déjà décidées »

Le maire répète que les professionnels seront associés « dès le début du projet ». Dans son exposé, il indique que l’un des résultats attendus est de conserver l’attractivité de la commune : « La présence de médecins est une des raisons principales invoquées pour attirer de nouveaux habitants ». Le bâtiment sera en L, d’environ 600 m2, et situé à côté de la Médiathèque. Il contiendra une dizaine de boxes. Son coût est estimé entre 800 000 et 1 million d’euros. Le maire propose de s’appuyer sur les compétences d’un Maître d’Ouvrage Délégué chargé de suivre les études et la réalisation du futur équipement.

Frédéric Bernard, nouveau conseiller d’opposition (liste Le Bon Sens pour Pénestin) : « On a l’impression que beaucoup de choses sont décidées et on aimerait savoir si c’est privé ou public. Les professionnels de santé préfèreraient que ce soit privé. » Le maire lui répond : « Oui, ce n’est pas décidé. Certains voudraient louer et d’autres acheter. Nous en avons déjà discuté avec de possibles futurs mandataires et ils ne voient pas d’inconvénient à ce que certains boxes soient achetés, comme le demandent les infirmières et le Dr Laloux. D’autres, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, pourraient louer. Il peut très bien y avoir un complexe public-privé. »

Dominique Boccarossa (même liste) : « Vous nous demandez de vous donner carte blanche pour une étude dont on ne sait rien. On va nous demander de valider sans même voir de plans, la commission d’urbanisme n’a pas été consultée. Existe-t-il même un dossier sur ce projet ? » Le Maire : « Non. » M. Boccarossa : « Tout ce que nous savons n’est que par ouï-dire. Vous avez choisi l’emplacement entre vous, peut-être en réunion des 15 représentants de la majorité. » Le maire : « Oui, tout à fait. » M. Boccarossa : « La médiathèque est trop petite et il faudra l’agrandir un jour. Si vous bloquez cet emplacement pour y faire la maison médicale, alors adieu ! Il y a une bonne dizaine d’autres emplacements possibles dans la commune. Il y avait matière à discussion, être pour, être contre, argumenter, dire que ça, ça a un intérêt, ou pas, et pourquoi, pour qui, etc. »

Le maire, sans doute piqué au vif par ce qui ressemble à une leçon de démocratie : « Il se trouve que l’équipe réfléchit un petit peu. Ce lieu a été choisi intelligemment, entre l’EHPAD et effectivement la pharmacie. C’est un lieu où il y a la possibilité d’avoir des parkings. La forme en L correspond à celle de l’emplacement. Mais le mandataire va peut-être nous dire qu’il ne faut pas qu’il soit en L, il peut être en rond, ou autrement. » M. Boccarossa : « C’est l’emplacement qui détermine la forme du bâtiment, et vous l’avez déjà choisi. » Le maire : « Oui, c’est une décision politique. » M. Boccarossa : « Donc, ça veut dire qu’on n’a rien à dire sur l’emplacement ? » Le maire : « Non ».

« Ce n’est pas ce que propose Mme Laloux dans son texte »

Frédéric Bernard : « Personne n’a rien à dire, même les professionnels de santé. Vous allez être en conflit avec eux. Je ne suis pas d’accord avec la façon dont vous fonctionnez. » Le maire : « Mon souci, c’était de prendre un terrain public bien centralisé pour diminuer le prix du box. L’idée, c’est quand même d’avoir un prix abordable pour ceux qui voudront s’y installer. »

Jean-Claude Lebas (liste Autrement Pénestin tous ensemble) : « Ne serait-il pas plus simple d’enlever la phrase ‘Le projet représente un bâtiment en L d’environ 600 m2, il sera situé à côté des locaux de la médiathèque’ ? » Le maire : « Ça me va. » M.Boccarossa : « Moi, je vais être contre la méthode. Au lieu d’élargir, on réduit. » M. Lebas : « Le bureau d’études va peut-être dire ‘attendez, c’est pas là qu’il faut le faire’ » M. Bernard : « Ah oui, il faut discuter, il ne faut pas aller plus vite que la musique. » La secrétaire de mairie : « Est-ce qu’on demande de délibérer ? » M. Lebas : « Vous enlevez la phrase et on va délibérer. » Le maire : « Non, non, je veux bien retirer la partie sur la forme en L, mais on garde celle sur la localisation près de la médiathèque. » M. Lebas : « Ce n’est pas ce que propose Mme Laloux dans son texte. » M. Bernard : « C’est bizarre d’aller rencontrer des personnes, les professionnels, puis de faire l’inverse de ce qu’elles disent. » M. Boccarossa : « C’est un sujet qui méritait une commission extramunicipale, comme on disait à l’époque, mais ça a dû être oublié, c’est un mot lointain. »

Le maire : « Je vous propose de délibérer. » M. Boccarossa demande à ce qu’on vote à bulletins secrets. M. Bernard : « Et vous allez décider comme ça pour 2000 personnes ? » Quelqu’un lui répond : « Il y a des gens qui nous ont élus. » M. Bernard : « Mais vous décidez pour eux. Est-ce que vous avez discuté avec eux ? » Jean-François Vallée : « Bien sûr qu’on a échangé sur ces sujets-là. Ça fait partie de notre programme. La démocratie, ce n’est pas 100% de gens qui sont toujours du même avis. C’est pour ça qu’on a le droit de prendre des décisions. » M. Boccarossa : « Eh bien, prenez-les en concertation ! »

Une adjointe formule ensuite des attaques sans élégance. Ouest-France les a relayées et vous les retrouverez sans doute dans le procès-verbal officiel de la mairie. Je fais le choix, pour ma part, de ne pas m’y attarder.

La délibération est adoptée par 15 voix pour, 2 contre et 2 abstentions.

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1 commentaire sur “L’arbre, le maire et la maison médicale”

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