Le temps de la colère

par Edwige

Ce matin dans Ouest France, le grand historien Jean-Pierre Le Goff commente la crise sanitaire sous le titre « On tend à traiter les citoyens comme des enfants ».

A la question « Faut-il s’inquiéter pour nos libertés ? », il répond : « On parle beaucoup du traçage et de collecte de données personnelles, mais n’oublions pas les restrictions de la liberté de circulation. C’est inédit depuis la guerre. Les libertés peuvent finir par s’éroder, non pas par une volonté explicite du pouvoir, mais simplement par des habitudes qui peuvent s’installer insidieusement. » « De quelle manière ? » « On vit dans une sorte d’État sanitaire qui s’ingère dans nos vies, qui est à la fois moralisateur, répressif et paternaliste, qui a tendance à traiter les citoyens comme des enfants. Il est normal d’appliquer la loi, mais on n’est pas obligé de donner des leçons de morale à  tout bout de champ. Nous vivons dans un État de droit, mais il faut rester vigilant. »

Dans un esprit similaire, Edwige nous présente aujourd’hui son coup de colère :

Bon, ça devait arriver, je craque.

On ne m’enlèvera pas de la tête l’idée que le confinement aurait pu être évité. Dans d’autres pays, on a réussi à juguler l’épidémie sans confinement. Comme à Taïwan, par la mise en quarantaine des voyageurs débarquant sur l’île, et ceci, dès les premiers cas. Des milliers de morts auraient probablement pu être évités, si on avait testé la population à plus grande échelle, et si on avait protégé le personnel soignant par des masques appropriés, comme cela a été fait en Allemagne. Mais en France, pas de masques, pas de tests, pas de gel hydroalcoolique, et pas assez de lits dans les hôpitaux. Un service de santé laissé à l’abandon depuis des années, et qui ne tient que grâce au dévouement de son personnel.

En France, la première chose qui a été prise en compte est l’économie, la deuxième la politique (avec le maintien des élections), et la troisième enfin la santé.

Et bien que cette épidémie ait été prévue par un certain nombre de scientifiques, sa progression et l’impréparation scandaleuse de nos dirigeants(1) ne nous ont pas donné d’autre choix que de nous laisser confiner. Et pour mettre en place un dispositif jamais vu dans l’histoire, plusieurs moyens ont été utilisés : la peur, entre autres avec le décompte macabre tous les soirs à l’heure du dîner, et le contrôle de la population. Des amendes à 135 euros, et la culpabilisation de ceux qui s’avisent de mettre un pied dehors.

Nous avons accepté de perdre beaucoup. La liberté d’aller et venir, les relations avec notre famille et nos amis, les promenades au bord de l’eau et dans les forêts, les plages, l’accès à tous les lieux culturels ainsi que les cafés et les restaurants. Et jusqu’à accepter que nos aînés meurent seuls.

«  Comment avons-nous pu accepter, seulement au nom d’un risque qu’il n’était pas possible de préciser, que les personnes qui nous sont chères et les êtres humains en général (…) mourussent seuls – chose qui n’était jamais arrivée auparavant dans l’histoire, d’Antigone à aujourd’hui. »

Giorgio Agamben

On nous a imposé de remplir une attestation à chaque sortie, et cette infantilisation, ainsi que la surveillance physique, numérique, par drones, nous l’avons acceptée.

Comment sortirons-nous de ce confinement, pas seulement du point de vue économique ou sanitaire, mais dans notre relation aux autres ? Allons-nous garder de la méfiance à la moindre rencontre, au moindre contact, et qu’en sera-t-il de l’amitié, de l’hospitalité ? Des repères que nous avons perdus, des angoisses, de ce traumatisme, il est probable que nous en garderons des traces.

Cependant on a vu qui était le plus utile dans notre société, ou plutôt indispensable : le personnel soignant, les enseignants, les professions de l’alimentaire, de l’agriculture à la distribution, les livreurs, les éboueurs, le personnel de ménage, de la poste, ainsi que des transports. Autrement dit les services publics. Lors de l’un de ses premiers discours, Macron a soudainement découvert que ces services existaient et de plus étaient indispensables.

On a constaté aussi la baisse de la pollution, le silence dans les villes, les animaux qui occupent la place laissée libre par les humains. C’est une occasion unique de tout repenser et d’organiser nos sociétés autrement, avec une place pour chaque être vivant. Mais non, on n’évoque même pas pareil tournant en haut lieu. « Rattraper le retard !», a dit la ministre du Travail.

Ma colère, qui avait déjà largement de quoi s’alimenter, est montée de quelques crans quand j’ai entendu Macron promettre une aide de sept milliards à Air France.

 D’abord sans contrepartie aucune. Puis, des contraintes environnementales seront finalement imposées. Oh ! Pas d’inquiétude ! Elles seront légères. Une autre contrainte sera d’être compétitif. C’est-à-dire qu’il faudra faire tourner les moteurs, plein gaz. Ces milliards accordés sous forme de prêt seront garantis à 90% par l’État, c’est-à-dire par nous. Et tout ça pourquoi ? Parce qu’Air France est le fleuron industriel français. Un fleuron ! Mais a-t-on besoin d’un fleuron au moment où la pauvreté va faire un bond spectaculaire dans notre pays ? Macron ouvre un boulevard à tous les pollueurs, un large boulevard bordé de drapeaux tricolores. Le fleuron, vous dis-je ! Les normes environnementales sont en train d’être envoyées à la poubelle les unes après les autres, de même que le droit du travail.

La majorité des scientifiques voit dans le saccage de la planète l’une des causes de la survenue de cette pandémie (déforestation, équilibre entre les différentes espèces rompu, diminution des zones sauvages…) Tous s’accordent pour dire que d’autres pandémies sont à venir, et qu’elles seront pires. Que les catastrophes climatiques iront en s’accélérant en fréquence et en intensité. Mais le président Macron, lui, pense au fleuron industriel français. Celui qui va transporter des touristes d’un point de la planète à un autre, des hommes d’affaires qui, comme leur nom l’indique, en feront. Quelqu’un a-t-il entendu Macron parler d’un nouveau partage de la terre avec le vivant non humain ? D’une nouvelle cohabitation ? Silence glaçant. Personne ne répond.

« On est en train de détruire tout ce qui fait sens, tout ce qui nous permet d’exister, pour créer des objets gadgets… Il faut arrêter d’appeler croissance ce qui est un suicide », dit l’astrophysicien Aurélien Barrau(2).

On allait droit dans le mur. Ils veulent maintenant mettre la vitesse supérieure, foncer.

Recommencer comme avant ? Pire qu’avant !

« Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe. » Walter Benjamin

L’un de mes amis a publié sur son blog un article, dans lequel il rappelle ce film de 68, « La reprise du travail aux usines Wonder »(3), où une jeune femme crie et pleure en disant « Non, je ne veux pas retourner dans cette taule, jamais je n’y retournerai, c’est fini ! » Beaucoup rentrent la tête courbée, ils n’ont rien obtenu, mais elle, elle tient tête à tous ceux qui essaient de la convaincre, elle ne rentre pas. Non : un petit mot qui peut être grand.

Voilà pourquoi je suis en colère. En 2019, 14,7% de la population française vivait sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire 9,3 millions de personnes. Combien sont-ils aujourd’hui ? Les pauvres seront de plus en plus nombreux, mais les grandes entreprises seront remises sur le devant de la scène. « Est-ce qu’on a besoin de fabriquer des bagnoles en ce moment ? », disait un ouvrier de Renault Flins qui ne voulait pas reprendre le travail pendant la pandémie. Et la culture, qui est essentielle à nos vies, aura-t-elle droit à de telles largesses du gouvernement ? Sept milliards… Macron a à peine prononcé ce mot : « culture ». Mais j’ai entendu à la radio qu’on se demandait comment inciter les Français à remplir de nouveau leurs caddies… 

Je souhaite que ma colère, contrairement au virus, soit contagieuse. Mais pas n’importe quelle colère, pas la colère vaine, mais l’autre, celle qui nous porte, celle dont parle l’écrivain Damasio par exemple :

« La colère est une énergie trop belle pour rester piégée dans le ressentiment. On doit la convertir en joie dure comme une lame, et tailler nos étoffes avec. »

Refuser. S’opposer. Rejeter. Dire NON.

(1) En mars, en pleine pénurie de masques, le gouvernement français a choisi de commander des grenades lacrymogènes et des balles LBD.

(2) On peut l’écouter dans « les entretiens confinés » de France inter du 14 avril, une vidéo de 13 mn très intéressante.

(3) Les 10 minutes de ce très beau film sont en accès libre sur internet.

3 commentaires sur “Le temps de la colère”

  1. Effectivement, quand j’ai parlé de services publics, j’ai inclus par erreur les professionnels de l’alimentaire, qui n’en sont pas. J’ai parlé de professionnels de la santé, et vous me répondez “administration hospitalière”, ce qui n’est pas la même chose. Les hôpitaux sont gérés de plus en plus comme une entreprise, de même que la poste, (on voit ce que ça donne !) et la tendance se dessine dans tous les autres services publics. Or, les services publics n’ont pas vocation à être rentables, ce qui les différencient du privé. Je veux donc bien vous croire quand vous parlez de carence de l’administration hospitalière, car c’est bien la gestion de l’hôpital qui est en cause, entre autre, et non pas les compétences et le dévouement du personnel hospitalier.
    D’autre part, vous saluez la discrétion des services privés “qui oeuvrent tout aussi efficacement, mais avec beaucoup plus de discrétion, au bien commun”. C’est très discrètement en effet que des entreprises s’étant reconverties dans la fabrication de masques en ont fixé un tel prix de vente que l’Etat a dû intervenir. Et c’est tout aussi discrètement qu’elles se partagent des dividendes exorbitantes. Et comment pourrait-il en être autrement puisque qu’une entreprise privée, par nature, doit faire du bénéfice ?

  2. @Giorgio Agamben: LE SECTEUR PRIVÉ A FAIT PLUS QUE SA PART

    “Cependant on a vu qui était le plus utile dans notre société, ou plutôt indispensable : le personnel soignant, les enseignants, les professions de l’alimentaire, de l’agriculture à la distribution, les livreurs, les éboueurs, le personnel de ménage, de la poste, ainsi que des transports. Autrement dit les services publics”, écrivez-vous.

    Or d’une part, parmi les services publics, il y en a plusieurs qui ne se sont pas signalés par leur ardeur pour assurer la continuité et la plénitude du service: notamment la justice, les finances et la poste qui s’est faite rabrouer pour ses trop nombreuses “césures” dans la distribution du courrier. D’autres ont fait la preuve comme l’administration hospitalière avec le gel, avec les masques, avec les médicaments et avec les respirateurs, de leurs carences en tout genre, quand elles n’ont pas contribué par leurs exigences à compromettre la fluidité des approvisionnements. On est également forcé d’admettre que le discours public n’a pas été non plus exempt de nombreuses contradictions et incohérences.

    Enfin, votre extension des services publics à l’alimentaire , à l’agriculture et aux transports n’est pas pertinente, puisque ces secteurs relèvent quasi-exclusivement du secteur privé (le fret public marchandise est marginal) et qu’à l’égal du personnel soignant des hôpitaux, le secteur privé a montré qu’il était capable en quelques semaines de se convertir à la fabrication de masques, de gel hydro-alcoolique ou encore de respirateurs.

    Il faut arrêter de tout ramener aux services publics…certes indispensables, mais pas plus et surtout pas moins que les services privés qui oeuvrent tout aussi efficacement, mais avec beaucoup plus de discrétion, au bien commun.

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