Pierre Gautier – La malice de ses yeux

Pierre Gautier est mort le 18 février. Samedi dernier, sa famille et ses amis se sont réunis à la Cale de Vieille Roche, à Camoël. 4 bateaux les ont transportés vers le lieu qu’il avait choisi pour la dispersion de ses cendres dans la Vilaine. La corne de brume a retenti, comme elle le fera souvent désormais au passage des marins qui honoreront sa mémoire.

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A 85 ans, Pierre portait sur le monde un regard acéré, où l’ironie et la bienveillance s’enchevêtraient de façon mystérieuse. Ce sont deux façons de sourire… Je l’ai toujours vu sourire. Entre le trait fin de sa moustache et ses cheveux plaqués en arrière – marques assumées d’un monde révolu -, ses yeux clairs parlent au présent. Ils expriment et interrogent tout à la fois. C’est ainsi qu’ils réapparaissent à tout instant sur l’écran de mes souvenirs. 

Pierre Gautier, son petit-fils né 57 ans après lui et porteur des mêmes nom et prénom, cherche les mots clés que je pourrais retenir : « Il était abordable », me dit-il. Abordable. Le jeune Pierre a de qui tenir : spontanément, il a choisi un angle auquel personne d’autre n’aurait pensé. Un angle marin, d’ailleurs ! Finalement, il me dit deux choses en une. D’une part, il n’allait pas de soi qu’un homme comme son grand-père fût « abordable » : il aurait pu ne pas l’être, lui qui possédait un tel savoir de la nature et des hommes et semblait surplomber ses congénères malgré sa petite taille. D’autre part, son grand-père avait toujours soumis le monde qui l’entourait à la question. Celle-ci, pour commencer : « Et si on s’y prenait autrement ? Et si on faisait différemment ? » Et lui, Pierre, semble bien décidé à faire de même.

2 octobre 2021, fête de l’association Mab Maul à Férel

C’est vrai quoi ! Qu’est-ce qui oblige à toujours devoir faire comme les autres ? Pourquoi ne pas faire autrement ? Une authentique question de philosophe de la part de ce fils de plâtrier, plâtrier lui-même avant de devenir marin-pêcheur. « Faire » autrement, car son monde était celui de l’action, et non de la contemplation. Mais avant de « faire autrement », il faut « voir autrement ». Voir d’un autre œil, voir sous un autre angle. Son monde était celui du solitaire qui embarque à l’aube sur le « Mab Maul », seul entre les vagues et les étoiles, puis face au soleil naissant. Sur les mers d’ici, on navigue seul sur de grands chalutiers. L’esprit divague durant ces longues heures. Le marin solitaire devient poète, il refait le monde. Certains se contentent de le reproduire à l’identique, d’autres le réinventent. Pierre est de ceux-là.

Le premier objet de ses réflexions était évidemment la pêche. Prenez les crevettes. Elles sont posées sur le fond de l’eau. Inutile que le filet aille racler le sable ou la vase. Ce qui compte avant tout, c’est la vitesse de déplacement du filet, ni trop rapide, ni trop lente. Mais les grands filets attrapent avec les crevettes des quantités d’alevins, ces petits poissons qui n’atteindront jamais l’âge adulte. Alors… Alors, ce serait bien d’avoir des filets qui laissent ressortir ces alevins au lieu de les prendre au piège, se disait-il. Pour d’autres, c’était une fatalité. Lui a commencé à noircir des carnets, à compter les mailles des filets, à imaginer de coudre ces derniers les uns aux autres. En autodidacte… Ses calculs ne relèvent d’aucune science. Pierre était minutieux, obstiné. 

Il arrive à ses fins : « ça pêche ». Ca pêche bien, même. Si bien qu’il peut se reposer les après-midis, là où d’autres auraient profité de l’aubaine pour pêcher plus et s’enrichir. Un mot pour dire cela : la liberté. Des années plus tard, un ingénieur de l’Ifremer vient constater que le procédé inventé par Pierre fonctionne… et qu’aucun ordinateur ne saurait reproduire les calculs griffonnés sur ses carnets. Lorsqu’il prend sa retraite, il fabrique des filets dans la véranda remplie de plantes et de fleurs à l’arrière de sa maison de Vieille Roche, et les vend – pas bien cher -, à ceux qui ont cessé d’être ses concurrents.

Ouest France avait raison de titrer « pêcheur et inventeur » en annonçant sa mort le 23 février dernier. Sa curiosité et son ingéniosité s’appliquent à tout. On raconte encore que lorsqu’il partait à la pêche aux foucauts à 4 heures du matin, tous le suivaient dans l’espoir de pêcher aussi « beau » que lui. Mais au retour, la même scène se répétait comme par un fait exprès : à lui les paniers bien remplis et à tous les autres la maigre pêche d’une matinée sans gloire. Comment faisait-il ? Il avait dû réfléchir un jour à la question, trouver et garder un de ces secrets dont mers et rivières sont friandes. Les secrets conservés par un touche-à-tout curieux et inventif, ou ceux d’un homme à l’écoute des langages oubliés dont l’écho est conservé par l’onde par-delà les générations. Ne s’était-il pas laissé conduire par ses aïeux qui guidaient sa main sur la barre, alors qu’il entrait pour la première fois dans un port de Charente ?

J’ai connu Pierre en décembre 2017 à l’occasion d’un reportage pour L’Echo de la Presqu’île. Alain Jourand m’avait parlé de lui et de son premier bateau, Pêcheurs d’Islande, offert à la commune de Camoël. Peu après, il faisait de même avec son dernier chalutier, le Mab Maul, offert à une association férélaise créée ad hoc et présidée par Patrick Bastien. Lorsque mon reportage parut, je passai le voir et il me charria gentiment devant un ou deux copains venus boire un verre. J’avais mis un « w » à « Devismes », le nom des premiers filets sélectifs répertoriés par l’Ifremer ! Mais son sourire malicieux disait qu’il était content. 

A partir de là, nous nous sommes vus souvent. J’écoutais ses récits, je l’interrogeais, je regardais ses photos, son jardin, ses chats, ses filets en cours de fabrication. Plus encore, je compatissais à la perte de « la meilleure de ses moitiés », Louise. Pierre était un homme en sursis, sa vie n’avait plus guère de sens depuis qu’elle était partie. Ils s’étaient connus tout jeunes. Leur maison de Vieille Roche était surnommée le café « chez Louise », on venait y écouter les flonflons de son accordéon et chanter en choeur. Que dire à un homme qui a perdu ce qu’il avait de plus précieux ? Un homme inconsolable derrière son sourire et ses paroles amicales ? Le modèle si rare d’un amour qui dure jusqu’à la mort et qui lui survit ? 

Deux ou trois fois, nous avons évoqué la possibilité que j’écrive le récit de sa vie. L’idée le tentait, mais il repoussait à plus tard le moment de démarrer ce voyage dans son passé. Samedi, j’ai compris. Ses amis réunis, ses enfants et petits-enfants dont je ne savais jusque là quasiment rien, composaient le puzzle presque complet d’une existence découpée en bribes souvent étanches les unes aux autres. Son fils Fabrice m’a dit qu’à la mort de Louise, il lui avait proposé de partir en voyage sur la tombe de Brel, aux Marquises. Un voyage dont il avait toujours rêvé. Mais désormais, sans elle, cela n’avait plus de sens. Il en était de même pour cet autre voyage qu’aurait été l’écriture de sa biographie. A quoi bon ? A quoi bon, alors que sa présence était si forte dans les coeurs de tous les membres de cette famille ? Lui, l’aïeul à son tour, guiderait par des voies secrètes, mais d’une main ferme, chacun de ces esquifs disparates si intensément reliés à lui. 

Moi l’agnostique, il ne me reste qu’à ouvrir grand mes yeux et mes oreilles. Mes seuls mots seront ceux que j’écris maintenant. Ensuite, je me tairai, à l’écoute de cette famille lumineuse. Samedi dernier, j’ai vu la présence de Pierre circuler de l’un à l’autre tel un feu-follet. Au détour d’une anecdote, d’une phrase, d’un regard, je voyais les yeux s’embuer, les respirations se précipiter, les mots s’entrechoquer, puis s’éteindre. A tant parler de lui et évoquer son souvenir, il fallait bien qu’il rejoigne la joyeuse assemblée et se mêle aux rires et aux larmes de ses proches. 

Mickaël, solide gaillard, raconte que Pierre était là quand on lui a annoncé le décès de sa mère. Il l’a pris dans ses bras. Le récit s’interrompt, reprend plus tard, mais ne franchit pas les limites de sa gorge nouée. Evelyne, si émotive, frissonne en mêlant larmes et soulagement. Fabrice, volubile, se fige soudain, envahi par l’émotion, lorsque j’évoque une confidence de son père : « Ne dis rien. Il ne nous en a pas parlé. Il devait avoir ses raisons. » D’autres encore, s’égarent un instant lorsque leur tour vient, puis, les larmes ravalées, recommencent à rire et à raconter les bribes de sa vie qui leur reviennent à l’esprit.

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La cendre s’écoule tour à tour de deux grandes urnes. Les filles et les fils de Pierre se relaient. La poussière forme une nuée légère poussée par le vent. Elle se répand dans l’eau. Il en coule encore et encore. On a l’impression d’en distinguer le grain, la couleur, brun-gris, la consistance, fine et sèche. Les cendres de Pierre séjourneront là pour toujours, symboliquement, en ce point où la Vilaine ample aperçoit l’océan déjà proche. Soudain, un crépitement se fait entendre. Ce sont les marques d’amour : 3, 5, 10, 30 roses rouges s’abattent et claquent comme des baisers sonores en frappant la surface de l’eau. La Vilaine s’en trouve toute striée. Puis les bateaux remontent en direction du barrage, le Mab Maul devant et Pêcheurs d’Islande derrière, comme une vie en résumé.

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De Pierre Gautier demeurent la mémoire, le souvenir, des images encore inscrites sur nos rétines. Des savoirs aussi, que ceux qui les ont reçus considèrent comme un privilège, un don, une grâce, même, devrait-on dire : « Tu te rends compte ? C’était un autodidacte, et il m’a appris la vie ! »

5 commentaires sur “Pierre Gautier – La malice de ses yeux”

  1. Comment vous dire, moi l’émotive…. j’ai adoré ! encore des larmes évidemment pour cause de cette magnifique écriture et récit. C’était bien ça papa. Ravie de vous avoir rencontré. MERCI, EVELYNE.

  2. Merci pour ce superbe article qui reflète bien la vie de “Pierrot et Louisette” c’est comme cela que nous l’appellions nous ces cousins. Nous en avons appris beaucoup avec lui. Et pour la la tolérance et la différence était des mots qui avait un sens. Ce qui manque malheureusement beaucoup aujourd’hui. Pierrot et Louisette a jamais dans nos cœurs.

  3. Merci, merci beaucoup! C’est avec les larmes aux yeux que j’ai lu cet article très bien rédigé, tout y est. La description est parfaite,
    à chaque mot une partie de lui me revenait… Je garderais en mémoire le surnom de “roi de la mobylette”, comme il m’appelait affectueusement lors de mes visites.
    Je ne doute pas que sa biographie aurait été très enrichissante à lire!
    Encore merci,
    Noah

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