Un tout petit problème de logique à la première page d’« Eugénie Grandet »

Cet article est destiné à une nouvelle page du présent blog qui sera consacrée à des questions d’écriture. J’ai envie d’écrire sur ces questions pour une raison principale : lorsqu’on est en train d’écrire, on lit différemment. Toutes les lectures deviennent des objets de réflexion que l’on scrute attentivement. J’ai beaucoup de choses à dire sur le sujet, mais j’ai plus encore envie de dialoguer, de bénéficier des réflexions d’autres personnes, de leurs conseils, de leurs récits d’expériences, du partage des références qui sont importantes pour elles.

Ce blog comptera donc à partir de maintenant deux pages qui n’auront pas grand chose à voir l’une avec l’autre : infos locales Pénestin ; questions d’écriture (titre provisoire). Il est possible que les questions d’écriture de cette deuxième page intéressent (ou pas) certains d’entre vous. Si c’est le cas, il faudra peut-être prendre un nouvel abonnement, car je ne sais pas si vous serez avertis des nouvelles parutions à partir de l’abonnement précédent. Je vous tiendrai au courant quand j’aurai éclairci les questions techniques.  

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Sartre n’aimait pas « Eugénie Grandet », mais ce n’est pas une raison pour ne pas le relire… Pour ma part, j’ai trouvé le bouquin dans une bourse aux livres pour 50 centimes. Dans mon souvenir, Balzac est associé à de longues descriptions. Il est aussi associé à la lenteur. Je lis lentement, mais Balzac encore plus. Je me souviens d’avoir passé des heures dans une chambre de bonne sur « Illusions perdues », pourtant agréable à lire, avec l’impression de ne pas avancer. C’était en 1982 ou 83. Cela se confirme aujourd’hui… Mais je n’ai pas de souvenir de ma première lecture d’« Eugénie Grandet ».

« Eugénie » commence par un long paragraphe qui court sur 4 pages et demi. La première phrase est « stylée » : « Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. » C’est joli. Il a dû falloir du temps pour assembler cette période de trois termes où les attributs, surtout le dernier, « tristes », sont plus banals que leurs prédicats, contrairement à l’usage et à une certaine logique. Peut-être aussi pour composer la double subordination (dont… celle que…) qui rend la phrase assez complexe. Cette phrase relève d’une description subjective, de sorte que l’on hésite à dire si le mot-clé est « maison » ou « mélancolie ». (Une chose est sûre en tous cas : je n’écrirais jamais une phrase comme celle-là, même si j’en étais capable.)

Elle prend tout son sens à travers le prolongement que lui apporte la suivante, avec ses répétitions : « Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l’aridité des landes et les ossements des ruines : la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un pas inconnu. »

C’est ici que je ressens une gêne en tant que lecteur. En y regardant  bien, cela vient de l’adjectif « immobile » qui ne cadre pas avec la fin : « au bruit d’un pas inconnu ». Le bruit du pas inconnu suscite le regard, il amène la personne immobile à regarder par la fenêtre, mais du coup elle n’est pas immobile si elle a par exemple tourné la tête pour voir qui passe dans la rue. Plus précisément, elle semble s’être haussée pour voir, en dépassant « l’appui de la croisée ». L’inscription dans le temps de « au bruit d’un pas inconnu » (c’est le « au » qui l’entraîne) amène rétrospectivement à interpréter « dépasse l’appui de la croisée » comme un mouvement et non plus comme une position. Le « à demi monastique » est une superbe idée qui s’associe par métaphore au « dépassement », mais le « immobile » qui cadre certes avec « monastique » n’est plus à sa place.

Ce n’est pas grave. On passe sur ce genre de détail. Mais en bonne logique, soit la personne est immobile, soit elle vient de bouger (avant de retrouver son immobilité). Lorsque je corrigeais des travaux d’étudiants, je ne laissais pas passer ce genre de contradiction, même minuscule, même négligeable. Il ne s’agit pas de pinailler. Il s’agit de prendre conscience que l’écriture oblige à respecter une logique. Pas totalement celle des syllogismes, ni celle de la logique formelle : une logique « littéraire ». Elle fonctionne aussi sur le principe du tiers exclu, mais avec une souplesse en partie liée au fait qu’elle est « incarnée », c’est-à-dire plus ou moins liée à des règles syntaxiques, voire à des règles contextuelles d’utilisation du lexique.

Quand j’étais au collège, on nous disait que pour acquérir le sens de la logique, il fallait faire du latin ou de l’allemand. J’ai fait les deux… Je n’ai guère de souvenirs de mes années de latin, à part peut-être une anecdote. La prof nous avait dit un jour qu’on ne pouvait pas associer dans le même cas, par exemple le nominatif (la position de sujet), un animé et un inanimé, et que de toutes façons, un tel rapprochement ne se présentait jamais. J’avais du mal à le croire. Nous avions à nouveau cours avec la même prof l’après-midi, et en chemin, le midi, j’avais réfléchi et fini par trouver une phrase qui contredisait la « règle » : « le laboureur et sa charrue sont utiles à la patrie. » Laboureur = animé. Charrue = inanimé. Qu’en déduire ? Que le latin impose certaines règles très strictes, plus que d’autres langues, tout en laissant du « jeu ». Il oblige à se fondre dans la langue, à s’y mouvoir. Mais aussi à faire de gros efforts pour distinguer les objets dont on parle selon des catégories comme celle-ci, animé / inanimé, qui n’existe pas en français, mais que l’on retrouve en russe et dans beaucoup d’autres langues.

L’allemand impose aussi d’importantes contraintes, dont celle bien connue de l’ordre des mots dans une subordonnée. Bien sûr, on peut s’en affranchir et je garde un souvenir émerveillé de mes premières lectures de Kafka en allemand, notamment sa correspondance, qui me donnait l’impression d’arrondir la langue allemande, d’en assouplir les rigidités, sans cesser d’en respecter les règles.

Pourquoi certaines langues plus que d’autres sont-elles associées avec un « esprit logique » ? Chacune impose des contraintes différentes et nous amène à ordonner le monde réel ou fictif – peu importe – dont nous parlons pour le faire entrer dans ce jeu de contraintes. Le but le plus général des contraintes est probablement d’éviter les confusions et les malentendus. Il est tellement facile de se fourvoyer ! Une conversation consiste toujours pour une large part à rectifier les malentendus à mesure qu’ils surgissent, à « désambiguiser », pour employer un mot technique, au fur et à mesure les énoncés que nous proférons. L’écrit ne permettant pas ce genre d’interaction (tout comme certains échanges administratifs, par exemple, ou des échanges interpersonnels dans des contextes très dégradés), il faut corriger, affiner, sculpter ses phrases jusqu’à atteindre le maximum de clarté. (Sauf si on cultive délibérément une certaine dose d’obscurité. Dans ces domaines, il y a toujours des exceptions.)

Je n’ai pas plus à dire sur cette logique littéraire pour le moment. Il me faudra d’autres exemples ou quelques lectures théoriques. Mais je voudrais conclure sur l’idée que les contraintes qui s’imposent à nous dans la rédaction, sont la base d’un phénomène passionnant : on clarifie ses idées en écrivant. On peut même commencer à écrire sans très bien savoir où l’on va, laisser jouer les mécanismes à l’œuvre dans l’écriture, et d’une certaine façon : réfléchir en écrivant, réfléchir par le biais de l’écriture. C’est là que je voulais en venir. Je reprendrai certainement ce sujet, à peine esquissé ici, plus tard. J’espère que certains lecteurs me feront part de leurs réflexions et de leurs expériences entre temps.

4 commentaires sur “Un tout petit problème de logique à la première page d’« Eugénie Grandet »”

  1. Y-a-t-il illogisme ? Ce n’est l’objet du débat.
    “… la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un pas inconnu.”
    “Le regard pâle et froid” : Un regard froid, on comprend. Mais un regard pâle ? Il s’agit plutôt d’une expression faciale. Comment les yeux, peuvent-ils être pâles ? Ils sont noirs, bleus, verts, marrons. Mais pâles ? Il s’agit du visage.
    L’explication provient de “la figure à demi monastique”. On imagine une personne concentrée sur ses pensées religieuses ou spirituelles qui la situent en dehors du temps. On comprend qu’elle soit immobile.
    Enfin, une personne dont le visage est immobile, peut tourner lentement les yeux pour suivre “des pas inconnus”, à tel point qu’on ne distingue que peu le mouvement de ses yeux.
    Alors ? Il s’agit de décrire une ambiance, plutôt qu’une réalité.

    1. Bravo Paul et merci pour ces réflexions ! Tu as raison sur le “regard pâle”, mais un écrivain a presque tous les droits et l’adjectif fait bien passer une impression de monotonie et d’ennui peut-être, d’effacement, ou même de sévérité. Il y a aussi l’effet “trope” ou figure de rhétorique. Plus l’écart est important par rapport aux attentes ou aux habitudes du lecteur, et plus l’expression va faire mouche et susciter, justement, un travail d’interprétation en poussant le lecteur à explorer les différentes lignées possibles d’associations.

  2. Merci d’ouvrir ce nouveau champ de discussion, Gérard.

    Tout d’abord, une question : sur quels éléments peut-on dire que Sartre n’aimait pas Eugénie Grandet ? Ce n’est certainement pas La Nausée qui l’atteste. Le personnage central dit qu’il ne prend pas de plaisir à cette lecture – ce qui ne veut pas dire que Sartre n’en ait pas pris : la Nausée n’est pas une autobiographie.

    Le chef d’œuvre de Balzac est évidemment pour Sartre le modèle de la littérature bourgeoise qu’il exècre pour des raisons idéologiques, et par forcément littéraires. Mais Eugénie n’est que l’emblème des production d’une époque qui a vu confisquer la révolution française par la bourgeoisie. Alors quelles sont les autres références à Eugénie dans l’œuvre de Sartre ?

    Par ailleurs, je ne pense pas qu’il y ait de faute logique dans le passage cité. C’est faire une interprétation hasardeuse que de prétendre que la figure dépasse l’appui au bruit d’un pas inconnu. D’abord, une virgule sépare “dépasse” de “au bruit…” Le temps présent marque volontiers la durée. Pour moi, “au bruit…” n’est pas du tout un complément de temps, mais un complément de circonstance, c’est à dire une explication – plus globale, et qui fait référence à un élément antérieur du texte.

    En effet, on reconstruit facilement ce qui s’est passé : étant donné le silence général, les bruits de pas s’entendent de loin. Ils ont attiré l’attention d’un(e) habitant(e) de la rue. Qu’il ait été près de la fenêtre ou non, qu’il se soit déplacé ou qu’il ait simplement tourné les yeux, peu importe en fait. Car s’il y a eu mouvement, il a eu lieu AVANT que le regard de l’habitant ne soit surpris par le promeneur. L’habitant, alerté par le bruit, s’est mis dans une position de guet immobile. Et c’est alors que le promeneur a rencontré le regard de l’habitant.

    On peut même aller plus loin, et imaginer une brodeuse ou une liseuse assise (car ses yeux sont juste au-dessus de l’appui de la fenêtre). Elle s’est mise là pour profiter de la lumière – on n’allume pas de chandelles pendant la journée, et le rez-de-chaussée est un peu sombre. Dès qu’elle entend du bruit, elle tourne la tête – bien avant l’arrivée du promeneur. Et c’est alors qu’il la voit, figée derrière sa fenêtre.

    C’est donc le fait de regarder qui, dans la logique de Balzac, a été induit par le bruit du pas inconnu. Et non le fait de dépasser l’appui de la fenêtre. Le bruit du pas déclenche le regard. Il ne déclenche aucun mouvement. Et Balzac, qu’on accuse d’écrire trop vite, a bon dos !

    Et puisqu’on parle de style, je n’écrirais pas : ” Je lis lentement, mais Balzac encore plus.” On a l’impression que c’est Balzac qui lit lentement !

    1. Denis, j’attendais ton commentaire avec impatience, voire une certaine gourmandise. Je ne suis pas déçu. Pour cette nouvelle page qui va toucher le domaine littéraire, ton intervention de ce matin (et celles à venir sur mes prochains textes !) soulève pour moi une difficulté : est-ce que je dois corriger, ou même retirer mon texte pour acquiescer à la justesse de tes remarques ? Mais du coup, il faudrait que je retire ton commentaire aussi. Ou bien je pourrais laisser les deux à leur place et rédiger à leur suite un nouveau texte amendé et intégrant ce que je retiens de tes réflexions. Plus largement, tes commentaires pointent les limites de ma compétence. Je n’ai pas de formation littéraire, à part quelques expériences déjà tardives comme le séminaire de Greimas entre 1981 et 1983 qui m’a marqué, ou la lecture d’auteurs comme Barthes et Genette, en tout premier lieu, dans la génération contemporaine du structuralisme. Je suis aussi un petit lecteur, en raison de ma lenteur, mais aussi du manque de temps chronique qui m’a toute ma vie imposé ses limites.

      En revanche, je ne crains ni la critique, ni le ridicule. Je suis relativement modeste. Et je me réjouis même jusqu’à un certain point quand quelqu’un possédant ta culture et ta finesse d’analyse vient contredire mes intuitions, si ce n’est les réduire en miettes. Pour moi, l’analyse de cette phrase d’Eugénie était un moyen, un passage, afin de développer l’idée exprimée à la fin du texte que l’on peut réfléchir par le biais de l’écriture. Il est vrai que l’idée n’est pas développée, j’ai trouvé que le texte était déjà long, et j’aime bien prendre le temps de tourner autour d’une idée avant de chercher à l’organiser et à la structurer. En tous cas, ce texte est sans doute mauvais pour l’ensemble de ces raisons. Reste à définir l’utilité d’un texte mauvais, pour soi-même, mais aussi pour un public à qui on l’inflige.

      Le “merci” du début de ton commentaire est déjà une réponse, je crois. Et d’ailleurs, publier mon texte me vaut de lire ton commentaire qui prend d’autant plus de valeur qu’il s’applique à un sujet sur lequel j’ai réfléchi, qu’il est “circonstanciée”, précise et concrète, et que tu y a donné la pleine mesure de ton talent. Ensuite, je dirai que pour moi, la “modestie sans masochisme” est une vertu complexe et qui demande de l’entraînement. Mais cet intérêt ne vaut évidemment que pour moi et non pour mes lecteurs. Enfin, aimant beaucoup Sartre, comme je te l’ai déjà dit, je crois qu’on peut, à une très très modeste échelle, s’autoriser à faire partager à ses lecteurs des “erreurs utiles”, de la même façon qu’on a longtemps dit qu’il valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. On gagne en enthousiasme, en impétuosité et peut-être même en courage ce que l’on perd en prudence, rigueur et parfois en lucidité…

      J’ai écrit ce texte pour réfléchir : réfléchir sur la façon dont l’écriture permet de réfléchir. De même, ma phrase “Je lis lentement, mais Balzac encore plus” permet (involontairement) d’explorer les frontières entre la licence vis-à-vis de certaines règles et le maintien de l’intelligibilité pour un lecteur, démarche qui correspond à certains éléments de mon propos. Je n’ai pas répondu directement aux arguments de ton commentaire sur mon analyse de la scène d’Eugénie Grandet. Je les trouve très convaincant. J’y reviendrai certainement.

      Encore un point : je lis lentement, mais j’écris assez vite. De plus, je ne me relis pas toujours attentivement, mais cela fait partie d’un ensemble qui fait que j’ai du plaisir à écrire. Un certain lâcher prise rend pour moi l’écriture non seulement agréable et assez facile (ce n’était pas le cas dans le passé), mais possible. Pour être précis, quand je travaille sur mon roman, je passe mon temps à me relire et à modifier mon texte. Mais quand j’écris sur ce blog ou sur d’autres auparavant, je dose et j’intègre l’idée et la pratique de l’imperfection, comme une écriture journalistique qui recherche le meilleur compromis entre les contraintes de temps et la qualité attendue d’un “produit fini”. Ton oeil attentif m’est indispensable, mais je continuerai à écrire selon ce principe de lâcher prise. Il te reste du pain sur la planche !

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