Le temps de la rencontre

Je vous avais parlé, en avril 2019, d’une initiative originale : le prix du premier roman de l’Estuaire de la Vilaine, qui regroupe autour de l’association Coeff109 basée à Tréhiguier les médiathèques de Pénestin, Férel, Camoël, Herbignac, La Roche-Bernard, Assérac, Arzal et Marzan (http://www.penestin-infos.fr/lancement-a-camoel-du-prix-du-premier-roman-de-lestuaire-de-vilaine/). Pénestin est particulièrement actif, puisque trois partenaires de l’opération y ont leurs pénates : la médiathèque, le Bateau Livre et l’Annexe. Dans tous ces lieux, on peut emprunter gratuitement les 5 livres sélectionnés par un petit groupe de passionnés. On les lit durant la belle saison, on établit son classement et on revient déposer son bulletin.

En 2020, pour la deuxième édition, 75 lecteurs ont participé à ce prix. Plutôt une réussite, alors que les rencontres avec les auteurs n’ont pas pu être organisées pour cause de Covid… Les participants ont primé « Boza ! », de Ulrich Cabrel et Etienne Longueville. Ulrich Cabrel a 19 ans. À 15 ans, il a quitté sa famille qui vit dans un bidonville de Douala au Cameroun et ne pouvait pas payer ses études. Il a traversé 7 pays, risqué sa vie à plusieurs reprises. Son périple l’a finalement mené en Bretagne, à Saint-Brieuc, où Étienne Longueville, membre d’un collectif citoyen, l’a hébergé pendant une année. Ulrich a passé l’an dernier son Bac S.

Étienne Longueville, 35 ans, est depuis 3 mois cadre territorial, directeur général adjoint en charge des ressources à la Mairie de Saint-Brieuc, après avoir été directeur de la prospective et de la stratégie territoriale de Saint Brieuc Armor, l’équivalent de notre “Cap Atlantique”. Pourquoi le préciser ? Parce que, tel que je le perçois, cet homme semble avoir pour vocation de tisser des liens. Entre le monde associatif et celui des collectivités, ce qui est loin d’être banal quand on sait tout ce qui parfois les oppose malgré leur désir de collaborer. Entre la réalité et la fiction, puisque ce livre, qui raconte le périple du jeune Ulrich, n’est pas rédigé comme un témoignage, mais utilise les ressources du roman. Entre l’oral de celui qui dit « je » et l’écrit de celui qui prête sa plume. Entre notre monde et celui d’un jeune Africain bachelier, mais toujours sans-papiers.

« Tu vas être renversé ! »

Et l’intéressé lui-même ? Laissons-lui la parole : « Tu veux savoir pourquoi je suis parti ? Comprendre ce qui m’a conduit à quitter mon pays et prendre la route de l’exil à quinze ans ? Mieux connaître le jeune que tu accueilles chez toi, histoire de te rassurer ? D’accord, je te raconte ; mais crois-moi, je ne fais jamais les choses à moitié. Je vais tout te confier et tu vas être renversé. » Renversé !? C’est la définition même de la « rencontre ». Une personne, un livre, des mots, une musique, une œuvre de culture, ou un animal peut-être aussi, pensez au Petit Prince et au renard… font irruption. Vous ne les cherchiez pas : ils sont là. Ils « dérangent ». Ils bousculent. Ils vous ébranlent. Ils vous transforment : vous n’êtes plus le même après cette rencontre qu’avant elle. La non-rencontre, ce seraient par exemple les sites qui se prétendent de « rencontres » justement, où l’on demande à celui qui s’y inscrit d’établir la liste de ses critères, cheveux, yeux, âge, taille, loisirs, origine… Aborder l’inconnu à partir de nos catégories familières. Aborder l’autre à partir de soi-même. C’est le plus sûr moyen de passer à côté, de ne rien voir et de ne rien apprendre. (Il y a un bouquin qui vient de paraître sur le sujet et qui dit tout cela bien mieux que moi : « La rencontre, une philosophie », de Charles Pépin.)

« Ouvrons »-nous à la rencontre, donc, avec ce gamin qui ne nous demande qu’une chose : « Ne me juge pas. » Si vous êtes catho, vous avez déjà entendu ça quelque part. Et si vous ne l’êtes pas, ça ne change pas grand’chose.

  • Ulrich Cabrel : Vous savez, au Cameroun, la mort elle est banalisée. Quand on appelle ma mère et qu’on lui dit si tu n’envoies pas d’argent, ton fils, il… Ma mère elle dit au passeur si vous le tuez, envoie-moi la tête pour que je l’enterre au village. Quand il entend ça, il voit que j’ai plus de parents en fait. Mais moi, pour moi, ça me fait rien. Je suis habitué à écouter des paroles comme ça, genre, « si t’as faim, meurs ! », tu vois, des trucs comme ça, un peu très crus, parce que tu sais qu’il y a rien, alors si tu te plains, tu te plains dans le vide. C’est un peu ça le truc. (Le passeur a renoncé à son chantage et l’a laissé repartir.)

Face à cela, que fait l’intervieweuse, que fait le spectateur ? Ils font silence : le temps de la rencontre, c’est le temps de l’écoute. On suspend son jugement, on suspend ses certitudes. Le temps. Le temps tout court…

  • Ces grillages (dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc), ils sont gigantesques, ils font peur, c’est un monstre. Mais ils ont beau avoir 7 mètres, ce sont des hommes qui les ont construits, et vous savez, les hommes peuvent les franchir. Nous, on reste des mois et des mois à méditer, à réfléchir. Eux, ils sont là à garder leur frontière. Nous on est tout petits comme ça, on réfléchit. On met des stratégies par terre, on réfléchit. Ça ne se fait pas en deux jours. Vous avez vu, on reste 5 mois dans une forêt où on ne voit pas l’humain. On a l’esprit animal, on n’est pas bien dans nos têtes. On mange des trucs très sales. On boit là où les bœufs et les vaches boivent. Et on réfléchit : comment passer par-dessus les barrières sans les toucher. On n’est pas forts, mais ce n’est pas cela qui compte. C’est le calcul et la méditation. Après, si Dieu le veut, on arrive à passer. »

Ce sont des mots venus de très loin, non ? Là où ni vous ni moi ne sommes jamais allés. Alors, nous aussi, prenons donc le temps de méditer !! La lecture est magique, elle suspend tout, paroles, actions, le temps que la transformation puisse opérer. Un peu comme si elle vous faisait partager une autre vie que la vôtre… qui se heurterait à votre vie de tous les jours… et qui produirait parfois des sortes de grandes secousses à l’intérieur de vous. Oui, la lecture est tout sauf un banal « passe-temps ».

Ce serait sympathique si les personnes qui ont voté pour ce livre, ou pas, ou qui se sont laissées tenter de le lire, nous en parlaient un peu dans les commentaires de cet article.

4 commentaires sur “Le temps de la rencontre”

  1. Merci Gérard pour ton soutien au Prix du 1er Roman de l’Estuaire de Vilaine !
    Et félicitations pour cet article très complet.
    Nous préparons la sélection de la 3ème édition et nous espérons que nous pourrons organiser des rencontres cette année…
    Francois – COEFF109

  2. Moi aussi, j’ai envie de lire ce livre. J’avais entendu l’interview d’Élisabeth Quin, et je n’avais pas noté le titre du livre. Sur le même sujet, j’ai lu le BD “L’Odyssée d’Hakim” de Fabien Toulmé que je conseille vraiment. Pour moi qui n’aime pas trop les BD, j’avoue que j’ai été prise par cette histoire, superbement racontée, et facile à suivre sur les dessins. L’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise… parce que la guerre éclatait, parce qu’on l’avait torturé, parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Un récit du réel, entre espoir et violence, qui raconte comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié.

    1. Merci Colette et Valérie ! Nous voilà donc bien partis pour échanger des conseils de lecture, ce qui a certainement du sens dans une période comme celle-ci… Si je reçois encore un ou deux messages du même type, je les regroupe pour les publier comme article, avec des illustrations, par exemple celles tirées de votre BD. Alors, n’hésitez pas à écrire quelques lignes sur les livres que vous avez aimés où qui ont été importants pour vous. On pourrait prendre le rythme de rassembler ainsi vos contributions tous les 15 jours pour le moment.

  3. Je n’avais pas réussi à l’avoir cet été, mais là, ton article me donne vraiment envie de l’acheter ce livre !
    Coline ! Tu me le mets de côté !
    Merci 🤩
    Valérie

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