Pénestin en noir

– Yannick Loisel, Pénestin… meurtres 5 étoiles, Editions Ouest & Cie, 10 euros

Un cadavre repêché dans l’étang du camping d’Inly. Un autre retrouvé étranglé dans son mobil home. Une voiture qui chute nuitamment dans le port de Tréhiguier, avec encore un cadavre à l’intérieur. Un marin-pêcheur domicilié juste en face a entendu un grand plouf. Au « café des Sports », ça discute sec ! Ou arrosé, c’est selon.

Vous êtes en train de lire le premier polar dont l’action se situe intégralement à Pénestin (1). L’oeuvre d’un habitant de la commune ? Eh bien non. L’auteur, Yannick Loisel, est rennais. Il est policier à la retraite, ancien brigadier-chef et officier de police judiciaire. Depuis, il écrit deux polars par an, dont la plupart se déroulent à Rennes. Si celui-là se passe à Pénestin, c’est parce que le détective de la série, Yann Carradec, est venu y prendre quelques semaines de vacances bien méritées. Manque de chance, dès le deuxième matin, alors qu’il taquine la carpe sur les bords de l’étang, apparaissent à la surface de l’eau d’abord une main, puis la forme d’un corps. Carradec va devoir reprendre du service, alimentant de ses déductions la concurrence entre police et gendarmerie.

Mais ne vous attendez pas à suivre les péripéties d’une enquête qui vous mènerait de la rue du Calvaire à la pointe du Bile ou aux dunes de Men Armor. A quelques exceptions près, tout se déroule dans l’enceinte du camping d’Inly. « C’est ce que je connais le mieux », explique l’auteur, qui y passe ses étés depuis de longues années et qui y compte beaucoup d’amis. A le voir, rien ne le distingue des autres vacanciers. Il est affable, jovial, dirais-je, si ces adjectifs ne masquaient pas parfois dans ses bouquins des assassins d’une perversion insoutenable.

Transformer des situations d’une extrême violence en un passe-temps relaxant

Ecrire des polars, n’est-ce pas un exercice conçu pour transformer des situations d’une extrême violence en un passe-temps relaxant, avec juste ce qu’il faut d’adrénaline ? “Ce sont des bouquins de vacances. On en prend un, on s’installe sur une chaise-longue, on l’ouvre, 3 heures après c’est fini. Les gens sont contents : ils viennent me voir dans les foires aux livres et disent ‘je vais prendre le suivant, parce qu’ai trouvé ça génial’.” Ah, stop ! Il ne faudrait pas non plus qu’il en fasse trop en profitant de ma naïveté ! Jusque là, je retiens que le brigadier-chef est capable d’associer la lecture à un plaisir, et ce, apparemment, pour toutes sortes de catégories sociales. En soi, c’est plutôt satisfaisant au moment où l’avenir du livre, aussi bien que du journal ou du film, semble menacé.

Le plaisir… A quoi cela tient-il ? “J’écris des livres tels que j’aimerais les lire.” Mais encore ? “J’aime bien qu’il y ait de l’action, que ça bouge, parce que tout ce qui touche au domaine policier, on ne peut pas dire que ce soient des métiers de tout repos dans la vraie vie.” Poursuivez, fais-je, en savourant le plaisir de soumettre un OPJ à un interrogatoire. “J’aime bien que ce soit très réaliste, que l’atmosphère soit fidèlement reconstituée. Il faut être impeccable sur les procédures. Ça rend le bouquin plus crédible et plus vivant.”

Bien bien, quoi d’autre ? “Un polar, pour que ça marche, il faut d’abord que ce soit simple. C’est ce que m’a expliqué mon éditeur au début. Il faut éviter les personnages trop nombreux, les actions lentes à démarrer, les descriptions. Un polar, c’est avant tout une histoire simple, que le commun des lecteurs est en mesure de comprendre facilement. Il faut aussi que le personnage principal soit sympa, attachant, même s’il a des défauts. Un personnage trop lisse ne conviendrait pas. Dans mes autres polars, Carradec le Breton se heurte à un fils d’immigrés polonais, le commandant Sébastien Krachnik, chef de la Criminelle, qui est cabossé par la vie, vulgaire, alcoolo : ils se font contrepoids.”

« Les lecteurs sont bien entraînés, ils réagissent et comprennent très vite »

Ensuite, il y a l’enquête : il faut disséminer les indices. “Oui, les lecteurs sont bien entraînés, ils réagissent et comprennent très vite. Il faut que l’intrigue soit très structurée. En fait, la construction d’un polar suit les mêmes règles que l’enquête policière. Un enquêteur, quel qu’il soit, il se pose des questions, des tas de questions, et il réfléchit. Le lendemain, il se repose les mêmes questions : il y a un côté répétitif qui est incontournable. »

« Il y a aussi une grosse part d’improvisation. Parfois, je balance un indice et ensuite je me dis ‘p…, qu’est-ce que je vais en faire, maintenant, de cet indice ?’ Il m’arrive de m’angoisser, parce que j’ai l’impression d’être parti dans une impasse. C’est comme quand on est policier et qu’on auditionne quelqu’un : il faut avoir un fil conducteur, mais en face, le mec il défend sa peau. Il faut faire attention à ne pas ouvrir trop de portes. On pose des questions et on essaie de le coincer. Des fois, il gagne, des fois, c’est vous qui gagnez.”

En fait, Yannick Loisel pratique un style de polar d’avant le polar : l’indémodable roman d’énigme, dont les riches heures vont d’Edgar Poe à Agatha Christie. Après, c’est la révolution du roman noir, recentré à la fois sur l’action et sur le contexte sociologique. “Moi, je ne dirais pas Agatha Christie, plutôt Columbo. D’ailleurs, vous avez remarqué, le chien…” Oui, le chien s’appelle Columbo. Quand on y pense, c’est vrai que le fameux détective à l’imperméable chiffonné n’est jamais partie prenante d’une action violente. Vous aussi, brigadier, vous donnez l’impression de vouloir zapper les scènes de violence, et même les scènes de sexe.

“Je ne décris pas la violence”

“Oui, mes polars ne sont pas très violents. Ils le sont, parce que le polar, c’est violent par définition. Mais je ne décris pas la violence. Dans ‘Braquage à Rennes’, il y en a un qui se fait égorger, mais ce n’est pas décrit. Le voyou lui met la tête dans un sac, il sort le couteau et top, fin du chapitre, voilà. La violence, elle est dans le saut de page. On a tout un chapitre pour se demander s’il l’a égorgé ou pas, et effectivement oui. Je trouve que ça rend les choses beaucoup plus vivantes. C’est comme les personnages secondaires : chacun a sa personnalité. Mais je ne me moque pas : l’adjudant de gendarmerie Masson, avec un balai dans le cul, j’explique à la fin que c’est une caricature et qu’il faut leur rendre hommage.”

Depuis un moment déjà, la femme de Yannick semble trépigner sur son siège. Je me tourne vers elle. Quand il écrit, est-ce qu’elle le voit rigoler tout seul ? “Ce que je peux vous dire, c’est qu’il en rêve la nuit. Quand il était responsable des stups, il avait des affaires très prenantes. La nuit, il criait dans son sommeil ‘c’est dégueulasse, je vais te faire la peau’… et il se tournait vers moi et m’étranglait. Encore la semaine dernière ! Carradec, c’est lui, hein ! C’est un exutoire. Ça lui permet de se libérer de ce qu’il a vécu.”

Un instant, je vois poindre le fantôme de Gustave Flaubert qui disait : “Madame Bovary, c’est moi !” L’intéressé se rebiffe : “Pas les romans, non, ce n’est pas un exutoire. Les romans, c’est de la fiction, je les écris pour faire plaisir au lecteur.” C’est possible, pourtant, de faire les deux à la fois : partir de son expérience et en tirer quelque chose qui fait plaisir aux lecteurs. Mais sa femme explique : “Le premier livre qu’il a écrit, c’était en secret alors qu’il travaillait encore, et ce n’était pas un roman, c’était un témoignage. Ca s’appelait “Paroles de flic”. Un jour, il nous a réunis au restaurant avec nos deux enfants, et il nous a sorti son bouquin. C’étaient les affaires qu’il avait vécues. On l’a tous lu pendant la nuit, chacun dans son coin, et tout le monde pleurait. C’était aussi notre vie à nous. Et lui, quand même, il était géomètre au départ, il était pas flic, hein !”

« Le plus difficile, c’est de faire ressortir les sentiments : faire rire ou faire pleurer »

Hermann, qui m’accompagne, lâche son commentaire : “Quand on est flic, on attrape les gens qui dépassent les bornes.” Tout à l’heure, j’avais demandé à Yannick s’il n’aspirait pas à autre chose qu’à écrire ses “bouquins de vacances”, vite lus, simples, délassants. Il m’avait répondu que si, “il y a une chose que j’aimerais. Le plus difficile dans un bouquin, c’est de faire ressortir un sentiment : faire rire, ou faire pleurer. Le jour où j’y aurai réussi, je me dirai que je suis un écrivain.” Tiens, il se pose la même question que moi (“Ultimes contorsions…”) : qu’est-ce qu’il faut, ou qu’est-ce qui nous fait défaut, pour devenir un écrivain ? Mais, brigadier, vous y avez déjà réussi, vous avez fait pleurer toute votre famille !

“J’aimerais bien m’améliorer aussi dans les descriptions. C’est difficile quand on veut rester dans un style très direct, très rythmé. Ce n’est pas compatible avec passer 40 pages à décrire un lieu, ou alors, il faut s’appeler Victor Hugo.” Et pourquoi donc ne serait-ce pas compatible ? Que font Thierry Jonquet, ou Montalban, ou même les San-Antonio de Frédéric Dard ou les Simenon, si ce n’est décrire des univers comme le font les écrivains pas policiers ? Non, il ne les lit pas. Il lit tout ce qui lui tombe entre les mains, mais pas ceux-là nécessairement.

Mais quand il parle de Pénestin, ça ne l’intéresserait pas de parler de la mytiliculture, du tourisme, de la politique locale ? “Je ne suis pas certain que ce soit ce que demandent les gens. Dans ma maison d’édition, chacun écrit sur sa région. Moi sur Rennes, un autre sur Cancale ou sur Saint-Malo. Ce que veulent les lecteurs quand ils achètent un livre sur Cancale, c’est pas vraiment de savoir comment vit la ville de Cancale, mais de voir apparaître leur rue, un coin qu’ils connaissent. Dans les foires aux livres, les clients ne demandent plus le dernier livre de tel auteur, mais ‘vous avez quoi sur Cancale ?'”

Les gens. Il les connaît, cela ne fait pas de doute. Il est parmi eux “comme un poisson dans l’eau”, aurait dit Mao. Mais alors, ceux d’ici, de Pénestin, comment ils vont réagir si tu leur dis que Tréhiguier ne compte qu’un seul café ? Ou que la voiture a été poussée dans l’eau alors qu’il y a des plots qui l’empêchent ? Et la marée qui met souvent le port à sec à cet endroit-là ? Tu permets que je te tutoie, Yannick ? Je t’ai donné la parole. Maintenant, moi aussi, il y a des choses que j’aimerais te dire.

Le défi, c’est de traiter les choses compliquées de façon simple

Comment peux-tu renoncer à dire un mot sur la côte, la nature, les oiseaux de Pénestin ? Et ses habitants, et même ses touristes ? Pourquoi ne nous apprends-tu rien sur la rivalité police – gendarmerie ? Tu connais bien le sujet, mais tu te contentes de l’effleurer ? Pourquoi ta curiosité, si vive quand il s’agit d’une enquête, est-elle si limitée s’agissant des lieux, des contextes ?

Est-ce que ce sont “les gens” qui t’imposent ces limites ? Les gens “demandent” quelque chose de facile à comprendre, OK. Mais le monde de la police, ou celui du crime, ou de la délinquance, sont-ils faciles à comprendre ? Pourquoi dire qu’un polar ne peut pas aborder des choses compliquées sous prétexte qu’il doit rester simple ? Et si le défi, justement, c’était de traiter les choses compliquées de façon simple ? De les rendre simples ? Ou du moins aussi simples que possible.

Et puis “les gens”, ils sont ce qu’on en a fait. C’est bizarre, non ? Il y a des campings, dont peut-être celui que tu fréquentes, qui mettent tout en oeuvre pour que les estivants en sortent le moins possible. Evidemment, c’est une question de gros sous, on veut qu’ils dépensent sur place, et il y a beaucoup d’argent en jeu dans tout cela. Et toi, qui connais pourtant assez bien Pénestin depuis le temps que tu y viens, tu es tellement proche de tes lecteurs que tu finis par leur proposer le polar “all inclusive”, « meurtres-enquête-jolies filles-galerie de portraits », comme le « piscine-restaurant-animations-pétanque-apéro avec les potes », sans sortir des limites du camping. Un divertissement en parfaite adéquation avec leur statut de vaches à lait jusque pendant leurs vacances et de cible marketing.

Dommage pour un polar, pas vrai ?

Evidemment, tu fais un récit “simple”, puisque tu nies la complexité. Tu montres une certaine réalité comme s’il s’agissait d’une évidence, alors qu’elle n’a rien d’une évidence ! Une évidence, c’est ce qui ne suscite pas de questions. Dommage pour un polar, pas vrai ? Ce serait plus compliqué, mais aussi plus intéressant, il me semble, d’explorer comment on en est arrivé là.

Par exemple : des promoteurs, des actionnaires, un petit groupe rebelle qui commence à organiser des actions avec l’aide de personnes extérieures, un groupe d’autodéfense soutenu en loucedé par un représentant des actionnaires, un détective – mais pourquoi pas plutôt un flic ? – honnête, pris en tenaille entre sa conscience et ce qu’on attend de lui, un écrivain, ça s’impose, et des estivants chez qui se fait jour l’idée qu’il faudrait que quelque chose change, mais quoi et comment ?? Ou d’autres protagonistes, pourquoi pas ?

Il ne s’agissait que d’une fiction, me diras-tu, mais une fiction n’est jamais neutre, jamais sans effets sur la réalité du monde dans lequel nous vivons. Nous sommes responsables de ce que nous écrivons. Lorsque la fiction est trop conforme à la fois au monde tel qu’il est et aux “attentes” de ceux qui en font partie – et qui s’en satisfont -, elle constitue un ciment qui aide à figer la réalité dans sa forme actuelle, à faire en sorte que rien ne bouge, que rien ne change. D’ailleurs, Columbo, avec ses bizarreries, n’est-il pas un représentant dans le monde entier de l’American Way of Life ?

Mais la fiction, ça peut être aussi fermer les yeux et imaginer le monde autrement avec une telle force que… Garçon, tu nous remets deux bières, on veut continuer à discuter !!

(1) Un autre polar est sorti hier 25 août, dont le premier chapitre se situe à Pénestin : « Polar Vert », de Thierry Colombié, Editions Milan, 14,90 euros (10,99 en édition numérique). L’auteur sera samedi 28 à partir de 15 heures au Bateau Livre, à l’invitation de Cappenvironnement et de Camille et son blog littéraire, Ellydesmots.

1 commentaire sur “Pénestin en noir”

  1. Un polar “zéro effort”, dans la lignée des romans de gare, et assez représentatif de notre société du moindre effort et du “tout tout de suite”.

    Par ailleurs, Pénestin n’est ni vraiment identifiable, ni indispensable à l’intrigue : à quoi bon le citer dans le titre ? Le nom ‘Pénestin’ serait-il devenu vendeur ? Permettez-moi d’en douter. Une énigme supplémentaire…

    Personnellement, j’apprécie les polars de Donna Leon (‘Commissaire Brunetti’…) qui offrent des vacances gratis à Venise le temps d’une lecture, tout en traitant des problèmes de la société d’aujourd’hui : le trafic d’oeuvres d’art, la pollution, l’exploitation des sans-papiers… Ou encore les polars polonais de Zygmunt Miloszewski, avec ou sans commissaire récurrent, dont je recommande ‘Inavouable’ et ‘La rage’ qui sont de vrais bonheurs de lecture.

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