Pénestin en vert sombre

Thierry Colombié, Les algues assassines, Polar Vert, Ed. Milan pour la jeunesse, août 2021 (http://thierry-colombie.fr/polar-vert/ pour accéder aux autres critiques et aux dernières infos)

Samedi, nous ne sommes que 5 ou 6 à la terrasse du Bateau Livre. Qu’importe ! Les rencontres en petit comité ont parfois plus de retombées que les grands rassemblements et elles se prêtent à une communication chaleureuse. Camille, bloggeuse littéraire (Ellylesmots), interroge Thierry Colombié sur « Algues assassines », premier tome tout juste paru de la série « Polar vert ». Dominique Boccarossa est également présent pour le compte de l’association Cappenvironnement.

  • Pourquoi avez-vous choisi la presqu’île de Guérande pour en faire le cadre de ce polar écologique ?
  • Deux raisons se sont mélangées. Je connais assez bien la région, je viens régulièrement à Mesquer. Et il s’avère que beaucoup d’étiers de la presqu’île sont de hauts lieux du braconnage de la civelle. En plus, c’est une région magnifique, très inspirante.
  • Et l’étier de Pont-Mahé, à la limite entre le Morbihan et la Loire-Atlantique, entre la Bretagne et les Pays de la Loire, il n’est pas un peu trop voyant ? On y braconne aussi ?
  • Oh oui ! C’est un foyer actif d’activités illégales.
l’étier de Pont-Mahé

Le dernier livre de Thierry Colombié est une fiction pour la jeunesse, mais qui s’appuie sur du solide ! Le trafic des civelles est un phénomène de grande ampleur et il est devenu au fil du temps aussi lucratif, voire plus, que le trafic de drogue dont il reprend certains modes opératoires. Par exemple, l’utilisation de go fast ou celle de choufs.

Une vaste contrebande internationale, avec Hong Kong pour plaque tournante

Les civelles sont des créatures assez extraordinaires, des alevins d’anguilles ressemblant à des spaghettis translucides. Elles traversent l’Atlantique depuis la mer des Sargasses (au Nord de Cuba) en se laissant porter par le Gulf Stream. Elles remontent ensuite les estuaires en France et en Espagne, guidées par leur instinct, à la recherche de zones humides dont l’eau douce favorisera leur croissance. Puis elles retraversent l’océan afin de revenir à leur point de départ et de se reproduire.

Accessibles en grandes quantités jusque dans les années 1970-80, leur nombre a fortement chuté en raison de la dégradation de leur milieu naturel et des maladies propagées par l’élevage d’autres espèces d’anguilles. En Asie où elles sont un mets apprécié, elles ont quasiment disparu pour cause de surpêche. Elles sont devenues, comme le caviar, un produit rare et cher (1000 à 5000 euros le kilo sur le marché noir asiatique) et suscitent une vaste contrebande internationale, avec Hong Kong pour plaque tournante. Elles sont bien sûr une espèce protégée.

pêche à la civelle, Camoël, Cale de Vieille Roche, décembre 2017

Intéressé par ce phénomène, Therry Colombié, chercheur indépendant et spécialiste du crime organisé, auteur de plusieurs ouvrages sur le Milieu marseillais et corse, envisage de réaliser un documentaire. Mais le Covid rend les tournages difficiles. Va pour une fiction écrite, un polar, d’autant plus que les éditions Milan pour la jeunesse lui proposent d’en faire le premier tome d’une série destinée à sensibiliser les jeunes aux enjeux environnementaux. Le tome 2, “Anguilles sous roches”, paraîtra en février 2022.

Son cheval git embourbé dans un tapis d’algues vertes

« Le personnage principal est Klervi, une jeune Pénestinoise de 17 ans. Elle découvre un jour sur la plage du Palandrin son frère jumeau étendu sans connaissances à côté de son cheval, qui git lui-même embourbé dans un tapis d’algues vertes toxiques »,

explique l’auteur.

Les algues vertes sont un autre effet dévastateur des activités humaines sur les zones littorales.

« Klervi est écartelée entre l’engagement écologiste de son frère et de ses amis les plus proches et son amour pour Lucas dont la famille, propriétaire de la plus grosse entreprise de mareyage de la région, réalise d’importants profits en ajoutant à ses activités légales le trafic illégal des civelles. »

Elle le sera plus encore lorsque les gendarmes de l’OCLAESP (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique) lui imposeront de devenir une taupe chargée d’espionner la famille de Lucas. C’est l’une des grandes originalités du roman que de relater, sous une forme romancée il est vrai, les méthodes d’investigation de cet Office créé en 2004, qui intervient autant dans des affaires de dopage que de pollution ou de trafics d’espèces protégées.

Comme on définirait en mathématiques une bijection entre deux ensembles

Ce polar, conçu au départ pour un public jeune, conserve toute son efficacité devant un public adulte. On est saisi à la fois par la force de l’intrigue et par la justesse du trait dans le tableau des deux familles et du groupe de jeunes qui entourent l’héroïne. Ces derniers se connaissent depuis l’enfance. Ils fréquentent le café du Centre, certains d’entre eux étudient au lycée professionnel de Guérande en section « aquaculture ». Tout concourt à la vraisemblance de la fiction proposée.

Pourtant, cette représentation d’un Pénestin romanesque, d’un Pénestin dont les habitants auraient été chassés et remplacés par d’autres, des êtres de papier, m’a paru étrange au point que j’ai cru lire dans un premier temps une sorte de roman à clé. Chaque personnage du roman était là en lieu et place d’un personnage réel, comme on définirait en mathématiques une bijection entre deux ensembles (1). L’entreprise de mareyage elle-même devait sans doute se substituer à une entreprise possédant les mêmes caractéristiques dans la réalité, et dont je m’efforçais de deviner de laquelle il s’agissait.

« Mon point de vue sur Pénestin, la « focale » que j’utilise, sont moins proches que les tiens. Je ne connais pas les jeunes de la commune, si ce n’est par les propos de certains de leurs parents ou par ce que j’ai pu déduire de quelques rencontres avec des cavaliers ou des surfeurs. J’ai construit leurs personnages en transposant surtout ma propre expérience de vie dans un village à la campagne dans une autre région de France. Je fais l’hypothèse que la génération qui tapote sur des smartphones et s’inquiète pour l’avenir de la planète n’est pas très différente d’une région à l’autre »,

répond Thierry Colombié.

« Des entreprises de mareyage qui mêlent activités légales et illégales »

Il ajoute :

« Quant à l’entreprise de mareyage, oui, il en existe de similaires qui opèrent sur la presqu’île de Guérande et qui mêlent activités légales et illégales. D’ailleurs l’OCLAESP enquête sur leur compte. »

 Il n’est pas exclu qu’un jour ou l’autre, des personnes que vous ou moi connaissons, de loin, disons, soient arrêtées pour des faits de banditisme ou même d’organisation mafieuse. Cela aussi est assez perturbant quand on vit dans un village. Plus, certainement, qu’en ville où l’on admet plus aisément qu’un mafieux ou un trafiquant puisse demeurer tout près de soi, quasiment dans la même rue…

Le regard que porte un écrivain sur notre cadre de vie est nécessairement dérangeant. Comme l’est, d’ailleurs, celui d’un journaliste lorsqu’il débarque de l’extérieur et commet inévitablement des erreurs sur des sujets qui nous semblent évidents. Thierry Colombié en fait aussi parfois, mais il sait nous charmer, comme lorsque ses personnages organisent à Guérande une chasse au trésor afin de mobiliser la population. Un pur produit de son imagination, qui aura peut-être un jour son pendant dans la vraie vie !

(1) Bijection : une application qui établit entre un ensemble de départ et un ensemble d’arrivée une relation telle que tout élément de l’un soit l’image d’un seul élément de l’autre. 

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