Un conte danois : le maire qui avait cessé de saluer une moitié de ses administrés

Par Birgit Christiansen

(Voici un nouveau texte qui m’a été adressé par une habitante de Pénestin. Bravo ! Continuez ! G.C.)

Cette histoire se passe dans un village lointain du Danemark. En bord de mer, presque à l’extrémité Nord du pays, là où celui-ci donne l’impression de vouloir s’étirer en direction de la Suède qui n’est qu’à une petite centaine de kilomètres, et de la Norvège. D’ailleurs regardez une carte : on pourrait croire que le Danemark pointe du doigt Oslo, belle capitale tout à la fois pudique et ouverte sur le vaste monde. Est-ce  pour la dénoncer ou pour la jalouser ?

Dans le village danois de notre histoire en tous cas, les traditions sont respectées. On y est marin, mais assidu au temple. Plusieurs fois dans l’année, des fêtes rassemblent la population, mais également les touristes qui apprécient ce lieu. Elles sont souvent en rapport avec la mytiliculture qui est l’activité économique principale du village. Les moules danoises sont réputées. Elles sont plus grosses que les moules françaises. D’ailleurs, lorsque les moules françaises sont impropres à la consommation en raison des bactéries, le Danemark exporte les siennes, y compris en Bretagne.

Ce village compte par ailleurs un grand nombre de retraités qui apprécient ses paysages et son climat tonique. Ils s’y installent par vagues successives et l’enrichissent à la fois par leur apport d’argent frais et par leur dynamisme. Les Danois sont connus pour rechercher une vie saine et portée vers les activités collectives. L’installation de ces seniors passe par l’acquisition d’un terrain et la construction d’une maison, en bois comme il se doit. Ils ont alors affaire au maire de la commune qui suit attentivement les questions d’urbanisme.

Ce maire, en poste déjà depuis 16 ans, est un homme politique à l’ancienne qui sait ménager ses soutiens dans la population. Durant la brève saison d’été, il parcourt volontiers les deux rues principales en répondant aux salutations et aux vœux de bonne santé de ses administrés et en serrant des mains. Sa gestion de la commune est saine d’un point de vue comptable, mais les dossiers sont lents, terriblement lents à aboutir. Le maire souhaite en effet avoir un regard sur tout, y compris sur des questions qui pourraient être réglée par un simple stagiaire. La réfection d’un ancien bâtiment municipal, le développement d’un lieu dédié au télétravail afin d’attirer une population plus jeune, la création de venelles dans le centre bourg afin de fluidifier une circulation dont beaucoup se plaignent – ces trois dossiers parmi beaucoup d’autres n’ont guère progressé en plusieurs années, alors qu’une équipe organisée et méthodique aurait certainement obtenu des résultats tangibles en un temps raisonnable.

S’agit-il d’un manque de confiance dans les membres de sa propre équipe ? D’une manie personnelle consistant à tout vouloir vérifier comme le font les victimes de TOC ? Il existe de rares cas où ces travers s’estompent avec l’âge, mais en règle générale, cela a tendance à empirer. Notons enfin qu’une gestion affective plutôt que professionnelle des relations avec les personnes renforce encore cette tendance funeste.

Les nouveaux arrivants sont donc tous amenés à rencontrer le maire en personne, et certains en tirent un sentiment de fierté. Il est d’ailleurs habile à leur faire croire qu’ils lui sont personnellement redevables de chaque point allant dans le sens de leurs intérêts. Il arrive aussi que ce soit l’inverse, et l’édile est alors capable de surjouer la colère si les demandes ne lui agréent pas. Cela lui prend du temps, mais comme nous l’avons indiqué, le gaspillage de cette ressource rare est l’une de ses spécialités. Puis la maison finit par se construire, les habitants par s’insérer, les haies par se peupler de camélias et de passiflores, les bateaux par obtenir un emplacement sur les corps-morts après le délai de rigueur. Et la vie suit son cours.

Suivant la façon dont elles ont démarré, les relations des nouveaux habitants avec le maire demeurent, selon le cas, affables, ou… disons, perturbées. Mais voici qu’apparaît un autre aspect de ce maire décidément hors du commun : il a pris l’habitude d’ignorer purement et simplement certains de ses administrés qui n’ont pas l’heur de lui plaire. S’ils s’aventurent à lui dire sur un ton enjoué « hej herre Borgmesteren ! », qui signifie, vous l’avez compris, « bonjour, monsieur le Maire ! », il est capable de les renvoyer à leur vacuité en les ignorant totalement. Mais dire qu’il les ignore n’est qu’une faible représentation de l’ignorance dans laquelle il les tient ! Il ne réagit pas, ne voit pas, n’entend pas, ne cille même pas. Cela demande évidemment un certain entrainement. Mais le temps joue pour une fois en sa faveur… Et après 16 années à la tête de la commune, il peut se parer d’une expérience rare en la matière.

Cette particularité peut paraître folklorique et certains s’en amusent. Il en est même qui en font un jeu et se postent en différents endroits du chemin parcouru par le maire pour lui lancer à plusieurs reprises des « bonjour ! » retentissant, espérant susciter une réponse de sa part. Mais il est clair que dans un pays comme le Danemark où l’on a une haute idée de la citoyenneté, une telle affaire est prise au sérieux par certains. Un professeur de sciences politiques de Copenhague a même été convié à observer pendant une semaine les usages de ce village : « Ce maire développe ce faisant, a-t-il répondu, un fonctionnement clanique dans sa commune. Il y a d’un côté ceux que le maire salue et de l’autre ceux qu’il ne salue pas. Une barrière s’érige entre les deux groupes, qui finissent eux-mêmes par ne plus se saluer les uns les autres. Et ceux qui sont spontanément modérés par tempérament finissent par procéder de même sous la pression majoritaire, voire la crainte de mesures de rétorsion. Une violence symbolique s’exerce en permanence dans les relations sociales qui se sont instaurées dans cette bourgade. »

Nul n’ignore, probablement, que le Danemark possède une longue tradition de démocratie participative locale. Il a d’ailleurs accueilli en 1998 la Convention d’Aarhus, ville située non loin du village qui nous occupe. Les pouvoirs locaux sont désormais tenus d’organiser « la participation du public aux processus décisionnels », dans le domaine de l’environnement, mais dans d’autres domaines également, et cette question de « civisme » a finalement semblé devoir justifier un référendum local.

 

A ceux qui continuaient à arguer du caractère pittoresque, et en tous cas purement personnel, du serrage ou pas des mains par l’édile, un conseiller d’opposition fit cette réponse : « Je suis citoyen de cette commune. Je suis élu, je vote, je paie des impôts locaux. En ne me serrant pas la main, le maire me dénie mon statut de citoyen. Il me considère comme une bulle, une absence, un zéro. Or un maire est supposé être le représentant de tous les citoyens de sa commune. Dès lors, je considère qu’il n’est plus en droit de me représenter. Il a perdu ce droit. Il n’est plus mon maire. Je demande sa destitution. » L’affaire fit grand bruit. Des journalistes vinrent de diverses villes pour tenter de comprendre comment un village si tranquille en était arrivé à dresser ses citoyens les uns contre les autres. Ils se tournaient vers le maire en lui demandant : « Cela vous coûte-t-il tant de serrer la main de vos administrés, y compris de ceux qui ne pensent pas comme vous ? » Le maire prenait un air buté et se murait dans le silence.

L’un des journaux organisa même un sondage parmi la population, afin d’anticiper ce que pourraient être les résultats d’un référendum. Croyez-le si vous voulez : le résultat fut très précisément de 50% face à 50%. Les tenants de l’organisation d’un référendum, sans doute proches eux aussi de la barre des 50%, se mirent à douter. Mais une idée se fit jour : un référendum, finalement, ce n’est qu’une façon arithmétique de comparer des opinions qui sont peut-être plus nuancées, plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord. Un vrai débat fait évoluer les positions de départ, il permet de trouver de nouvelles zones de recoupements entre les avis des uns et des autres. On dit même que dans certains cas, une telle situation a pu aboutir à un consensus.

Pour faire bonne mesure, on fit venir de Copenhague un spécialiste en intelligence collective. Il fallait mettre toutes les chances de son côté. Après quelques mantras ou choses du genre, ce dernier lança la discussion qui dura 8 heures. Je vous en passe les détails et me contente de vous relater le moment clé. Un jeune de la commune, c’est-à-dire un cinquantenaire, qui avait quelques notions de management, se hasarda à formuler le raisonnement suivant : « Si le maire ne serre pas la main de certains de ses administrés, cela constitue pour lui une façon de marquer sa désapprobation vis-à-vis de leurs opinions. Mais quand on observe les milieux du business, et même pour une part ceux de la politique, on constate que très souvent ils parviennent adroitement à séparer les personnes et les positions qu’elles défendent. Certains négociateurs se retrouvent pour boire un verre d’Akvavit ou de vodka après une longue séance de discussions. Il leur arrive de commenter alors les stratégies de leurs adversaires. Well done ! Bien joué ! Ce que vous avez dit tout à l’heure, c’était un bon coup tactique. Je ne sais pas si j’y aurais pensé. Skâl ! En tous cas, si j’étais à votre place, je défendrais mes intérêts de la même manière que vous défendez les vôtres. Tak ! (merci), répond l’intéressé. Vous avez été bon vous aussi cet après-midi. »

Il a raison, rétorqua un autre : « Les divergences d’opinions n’excluent pas le respect. Chacun est légitime à défendre les siennes, du moment qu’il se soumet à certaines règles de base et qu’il s’exprime au moyen d’arguments rationnels. C’est stupide de détester une personne parce que l’on déteste ses idées. On devrait demander au maire de saluer chacun de ses administrés, de leur sourire, et de dire à ceux d’entre eux qu’il ignorait jusque là ‘je ne partage pas vos idées, je ne m’appelle pas non plus Lafayette et je ne dirai pas que je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer, mais je m’engage à ce que vous disposiez au minimum de conditions honorables pour cela.’ »

Ja ! Ja ! Une rumeur parcourut l’assemblée. Le spécialiste en intelligence artificielle, sentant que le moment était venu de conclure, résuma le dernier échange. « Comment mettre cela en pratique ? », demanda-t-il. « Comme il a dit », répondit une voix, puis une autre, puis une autre. « Vous voulez dire que le maire devra : saluer chacun de ses administrés, leur sourire, et dire à ceux d’entre eux qu’il ignorait jusque là ‘je ne partage pas vos idées, je ne m’appelle pas non plus Lafayette et je ne dirai pas que je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer, mais je m’engage à ce que vous disposiez au minimum de conditions honorables pour cela.’ ? » Ja ! Ja !  

Un consensus, fait assez rare, avait émergé dans ce village soumis jusque là à la loi des clans. Un référendum eut lieu finalement : pour ou contre la formule que je ne vous répète pas. Le résultat fut sans ambiguïté. Le maire le fit approuver lors d’une séance extraordinaire du conseil municipal, à laquelle assistaient de nombreux habitants du village. Puis il fit le tour du public et les salua un par un. Cela dura 1 heure et 45 minutes. Il refit de même le 5 juin, jour de la fête nationale danoise.

1 commentaire sur “Un conte danois : le maire qui avait cessé de saluer une moitié de ses administrés”

  1. J’aime beaucoup cette histoire d’un autre pays et qui a beaucoup de similitudes avec la commune où je vis..
    Et cette fois, “toute ressemblance
    avec des personnages connus” n’est pas fortuite….!

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